« Pour ne pas être les esclaves martyrisés du temps, enivrez-vous sans cesse ! De vin, de poésie, de vertu, à votre guise ». Et si cette recommandation de Charles Baudelaire s’appliquait dans le monde des organisations, qui pourtant n’évoque guère les trois sources d’ivresse que suggère le poète ?
À voir la quantité de travail, de stress, de doutes, de frustrations que doit affronter aujourd’hui le manager, qui n’a plus même le temps de dépenser l’argent qu’il gagne quand il en gagne, on doit en conclure que ce n’est pas la claire raison, de froids calculs qui le guident, mais des rêves fous, des passions déraisonnables, des comptes à régler qui remontent loin dans son histoire.
Cette façon de voir est nourrie par la lecture des travaux de l’École de Paris du management de 2002. Les thèmes abordés peuvent se ranger dans quatre chapitres, qui tous nous parlent d’enthousiasme :
- enthousiasme pour le métier,
- enthousiasme pour le pays,
- enthousiasme pour l’aventure,
- enthousiasme pour les belles causes.
Le métier
Jean-Paul Bucher, créateur des Brasseries Flo, aujourd’hui propriétaire de la Coupole, des restaurants Hippopotamus et Bistros Romains, se voit toujours comme l’aubergiste qui attend, sur le bord de la grand’route, d’offrir un peu de repos et de bonheur aux voyageurs fatigués et énervés par une longue étape en diligence (p. 17).
Jean-Jacques Schpoliansky exploite depuis des lustres le cinéma Le Balzac aux Champs-Élysées, mais il tient à ce que chaque projection soit un événement artistique et convivial pour les auteurs et les spectateurs (p. 225).
Mathias Szpirglas et Rémi Moureau, par amour du théâtre et de la musique, ont monté avec des amateurs la version intégrale du Malade imaginaire, avec la musique de Marc-Antoine Charpentier, énorme machine rarement essayée, et ils ont rencontré un franc succès (p. 235).
Grégoire Olivier explique comment la SAGEM, entreprise industrielle high-tech, vit un peu comme un monastère cistercien médiéval, avec des collaborateurs tous actionnaires et passionnés par des applications mathématiques à la communication et à l’espace (p. 85).
Chez les fabricants d’automobiles, on découvre avec Pascal Kuhn le village, genre camp scout, où l’on construit une drôle de petite voiture, la Smart (p. 75), et avec Georges Douin comment Renault a franchi des océans pour aider Nissan à retrouver son éclat (p. 47).
Vincent Chapel explique comment son centre d’innovation, ARCHILAB, invente toutes sortes d’appareils pour les usagers domestiques, en recherchant avec passion à leur simplifier la vie (p. 195). Dominique Fauconnier et Thierry Ternisien d’Ouville s’efforcent quant à eux de mobiliser des informaticiens de France Télécom en s’inspirant de la geste des bâtisseurs de cathédrales (p. 27).
Le pays
Le séminaire Entrepreneurs, villes et territoires met en scène des entrepreneurs qui se sont dévoués pour donner ou redonner vie à un village, une ville ou une région.
Michel Hervé, maire de Parthenay de 1979 à 2001, s’est profondément impliqué pour désenclaver sa ville au point de la faire entrer en 2000 dans le top 5 des communes les plus ingénieuses du monde. Il est peut-être même allé trop loin selon Alain d’Iribarne (p. 305). Joseph Puzo développe des trésors d’ingéniosité pour rendre attractive son implantation à Montmirail, petite ville rurale isolée (p. 333). À ceux qui s’étonnent que Jean-Christian Cornette se consacre depuis si longtemps à l’aménagement de la côte picarde, il répond : « Certes je suis passionné, mais quoi de plus beau qu’une passion ? » (p. 379).
On voit d’autres œuvrer pour que l’économie, la géographie et la sociologie locales fassent meilleur ménage, ce qui ne va pas de façon naturelle selon Pierre Veltz (p. 297) et Laurent Davezies (p. 323).
Ciments Calcia met en place une concertation avec ceux qui ont à dire au sujet des cimenteries. Allait-on ouvrir la boîte de Pandore ? Guillaume Jouët montre qu’en fait cela a ouvert les esprits, et Michel Vampouille explique comment il est passé de l’élu vert hostile à l’industrie, au défenseur d’un développement harmonieux (p. 361). Jean-Pierre Gallen, Richard Lucarini et Gilbert Wolf montrent qu’EDF ne manque pas d’idées pour amortir les chocs dans l’économie locale des chantiers de construction des centrales nucléaires (p. 343). Michel Drancourt, appelé comme pompier en Lorraine, rêve de territoires attirant suffisamment d’entrepreneurs, et fait flèche de tout bois pour y parvenir, et Jean-Pierre Briand explique comment une entreprise comme Thalès peut aider à ce mouvement (p. 315).
Patrick Terroir montre que la Caisse des dépôts se prend d’enthousiasme pour des projets, même petits, de développement local, ce qui aurait été impensable naguère où elle était surtout connue comme une puissance discrète (p. 371). Claude Martinand rêve d’un génie urbain qui prendrait en charge les besoins sociaux dans la construction des réseaux qui caractérisent les villes (p. 37).
Avec Bruno Degueldre, on s’attendait à être émerveillé par la Belgique, organisée autour des pouvoirs forts des villes. Quelle ne fut pas notre surprise en apprenant que les Belges idéalisaient le modèle français ! Nous devrions nous parler plus souvent pour nous réconforter : on verra ainsi que les Belges ne se laissent pas décourager par la complexité institutionnelle dont ils ont encore plus le génie que nous (p. 353).
On aimait venir à la table du sous-préfet de Cholet. C’est qu’il excellait dans le maintien d’un équilibre entre les pouvoirs invités. Et aussi, faut-il le dire ? oui il faut le dire : parce qu’il avait une cuisinière exceptionnelle. C’est ainsi que s’est mise en place, Franck Aggeri, Frédérique Pallez et Jean-Pierre Aubert le montrent, une coordination efficace entre les pouvoirs éclatés et souvent en conflit, ce qui a été bien utile pour affronter l’une des pires crises qu’ait connues le Choletais (p. 215).
L’aventure
Il y a bien des manières de partir à l’aventure avec une idée un peu folle en tête, pas forcément beaucoup d’argent et beaucoup d’espoir.
Gérard Berry aimait les mathématiques et était turlupiné par une question : comment programmer la manœuvre ayant permis à Tournesol et Tintin de récupérer le capitaine Haddock imprudemment sorti de la fusée lunaire ? Vingt ans plus tard, les joyeux bricolages du début sont devenus Estérel Technologies, entreprise dirigée par Éric Bantégnie, qui ambitionne d’équiper les avions, les voitures, etc., du monde entier (p. 139).
Il n’y a pas que l’argent qui manque aux chercheurs russes aujourd’hui, mais la fierté de contribuer à la grandeur de leur pays. Si l’on ne veut pas que ce manque de perspectives tourne au cauchemar, il est urgent d’aider ces chercheurs à vivre de nouvelles aventures, ce dont débattent Marie-Laure Couderc, Didier Gambier et Boris Saltykov (p. 157).
La biologie offre des perspectives palpitantes. « Cela fait du bien de rencontrer enfin des chercheurs conquérants » se disent Jean-Baptiste Avrillier et Hélène Le Du en découvrant les projets du Génopôle d’Évry, de Génoplante ou de l’Institut Pasteur ; ils en ont même conclu qu’il fallait réhabiliter le rêve dans la recherche (p. 185). Soigner les maladies génétiques à partir du tabac ou du maïs, c’est le rêve nourri par Bernard Merot ; mais, après des découvertes prometteuses, les champs de Meristem Therapeutics sont dévastés par José Bové : le rêve des uns étant le cauchemar d’autres, il va falloir de la détermination à Meristem pour avancer tout en rassurant l’opinion (p. 167).
Les parents de myopathes, révoltés par la façon dont la médecine traitait leurs enfants, se sont organisés pour mieux comprendre la maladie, lever des fonds — c’est l’invention du Généthon — piloter des recherches. Dans cette aventure, Michel Callon et Pierre Lascoumes voient le symbole d’une science de plein air, qui avance par le dialogue entre chercheurs et profanes, contrairement à la science confinée qui fait référence aujourd’hui, distinction dont ils débattent vivement avec Guy Paillotin (p. 431).
La folie de la “nouvelle économie” a passé. Bernard Gautier se demande même comment on a pu à ce point perdre la tête, alors que Pierre-Jean Benghozi et Alexandre Joseph s’interrogent sur les bonnes fortunes des survivants (p. 391). Malgré tout, l’électronique reste une terre d’aventures. L’informatique est encore un prétexte pour se lancer dans des changements ambitieux, ce qui ne finit pas toujours bien comme le montre Francis Pavé (p. 55). On appréciera l’acrobatie consistant, pour Daniel Vellou et SOISIC, à vendre un produit en avance sur son temps (p. 177). On verra le paradoxe d’une innovation classée la première dans dix-sept pays, qui se révèle un échec commercial, ce qui est toutefois riche d’enseignements selon Romain Waller (p. 205). Franck Cochoy et Alexandre Mallard montrent que le bouleversement majeur des années quatre-vingt-dix chez France Télécom est moins l’arrivée du téléphone mobile et de l’internet que l’irruption du client dans un monde auparavant clos, dépeint par Fernand Reynaud avec son 22 à Asnières (p. 93). Singulière est enfin l’aventure de Jean Potage, directeur technique de Thomson-CSF, à qui le président propose de devenir le directeur des achats : passé le temps de la surprise, il s’est pris de passion pour son nouveau rôle et a inventé une nouvelle façon d’acheter des produits de haute technologie (p. 131).
L’invention de nouveaux dispositifs de management est elle aussi porteuse d’aventures et de risques. L’invention de la gestion par projets, dont Yves Dubreil avait été un héraut avec la saga de la Twingo, est une affaire jamais finie et voici un nouveau casse-tête analysé par Blanche Segrestin et Franck Aggeri : sortir une voiture en temps et en heure quand elle contient plein d’innovations (p. 121). Se lancer à froid dans la réforme de la recherche d’EDF demandait à Gérard Menjon et son équipe audace, ingéniosité et persuasion : certes le ciel allait un jour tomber sur la tête d’EDF avec l’ouverture des marchés, mais beaucoup pensaient que ce ne serait pas pour demain et qu’il n’y avait aucune urgence à tout bousculer (p. 149). Auditer une multinationale est devenu une expédition compliquée et pleine de risques : il est vrai que les pressions ne manquent pas et si de bonnes règles peuvent faire contrepoids, il faudrait surtout prendre la mesure de la complexité de la tâche, comme en débattent Bernard Colasse, Claude Cazes, Carol Lambert et Philippe Vassor (p. 65 et p. 421).
Certains rêvent de conquérir le monde, ce qui les amène à se demander que faire de l’Amérique.
Les écoles de commerce françaises sont confrontées à la mondialisation de la formation et du recrutement. Que faire ? Se conformer aux standards américains des business schools et du MBA, et renoncer ainsi à leur identité ? Défendre leur originalité, mais comment quand les Américains semblent faire peu de cas des modèles différents des leurs ? Cela a donné lieu à des débats animés avec Bernard Ramanantsoa, à propos de la démarche d’HEC (p. 101), et avec Nicolas Mottis à propos de l’ESSEC (p. 111).
Les milieux français du cinéma défendent, eux, bec et ongles l’idée qu’il faut résister à Hollywood. D’ingénieux systèmes de financements ont été mis en place pour soutenir la production française et tiennent malgré les assauts des Américains et les critiques dont ils sont l’objet en France même : n’encouragent-ils pas le copinage et la facilité ? Thomas Paris, Vijay Singh et David Kessler en débattent (p. 411).
Les belles causes
Il faut, dit-on, beaucoup d’altruisme pour se dévouer au service des pauvres, des personnes âgées ou des minorités ethniques. Mais si nombre de personnes s’impliquent dans ces activités, c’est aussi qu’elles y trouvent des gratifications en retour.
Christian Tytgat, en ayant créé la Caisse solidaire du Nord, peut dire qu’il a permis la création d’autant d’emplois que l’usine de Toyota avec mille fois moins de subventions, ce qui est une source d’accomplissement personnel pour un ancien éducateur de rue (p. 253). Jacques Fine, intrigué par sa découverte du monde associatif, se passionne pour un défi : insérer de jeunes enthousiastes au profil décalé pour secouer les habitudes et revenir à l’esprit du bénévolat (p. 287). Les maisons de retraite font peur car on les voit comme de tristes mouroirs, mais on sera frappé par la passion qui anime aussi bien Ève Di Chiara et Danièle Hélias dans l’animation de leur association pour aider au choix des maisons de retraite que Patrick Dewavrin et Jacques Maestre pour donner vie à ces institutions méconnues (p. 243).
Bernard Devert en fondant Habitat et Humanisme pour construire des logements favorisant la mixité sociale, retrouve, devenu prêtre, du sens à une activité immobilière qui le frustrait quand il était un promoteur traditionnel (p. 279). Quant à l’expérience de Marc Bourgeois et ses amis, elle laisse pantois : comment peut-on réussir à ce point à créer une entreprise au service de l’épanouissement de ses membres, au détriment de la croissance et du profit, et surtout à durer (p. 269) ?
Si la microfinance connaît un tel développement, c’est bien sûr qu’elle répond à une attente des personnes aidées, mais aussi qu’elle est gratifiante pour celles qui aident : les rencontres régulières pour percevoir les remboursements et discuter de projets futurs, humanisent la relation. Renée Chao Béroff a notamment rapporté le résultat étonnant d’une enquête dans un village africain : à la question, qui est riche et qui est pauvre, il a été répondu que le riche est celui qui sait partager et le pauvre est celui qui garde tout pour lui (p. 261). Voilà qui aurait bien intéressé Patrick Viveret pour nourrir son rapport sur les nouveaux facteurs de richesse, dont il débat avec Pierre-Noël Giraud et Claude Riveline. Selon lui, la société de marché a fait passer de l’idée que ce qui a de la valeur n’a pas de prix à l’idée que ce qui n’a pas de prix n’a pas de valeur (p. 401).
Ce numéro des Annales montre que ce qui n’a qu’un prix n’a guère d’attraits.