Couverture Les Annales de l'École de Paris du management - Volume 10

Volume X

Textes de l'année 2003

512 pages

Le management en toute simplicité

Le management emprunte volontiers son vocabulaire au monde de la guerre : stratégie, conquête (des marchés), conflits (d’intérêts, de valeurs), crises, états-majors, missions, sont des mots qui abondent dans les métiers d’affaires comme dans les armées en campagne. De plus, les débats, ici et là, se nourrissent volontiers d’idées extrêmes. Les esprits de gauche évoquent les entreprises comme des lieux d’oppression, d’exploitation, de harcèlements divers, et les esprits de droite comme des lieux d’innovation, de création d’emplois et de richesse. Bref, les propos abondent en exclamations et la lumière est crue. Tout cela n’est guère propice à l’étude et à la réflexion patiente. Pourtant, de telles patiences d’investigation sont bien nécessaires aujourd’hui. La discipline fait sans doute, à présent comme hier, la force principale des armées, mais cette rude vertu passe au second plan dans le management moderne derrière l’autonomie des équipes, les structures projets indépendantes, la motivation des responsables et des exécutants. Un salaire n’achète plus guère des bras et des heures de travail, il achète l’adhésion de toute la personne, adhésion qui de plus ne s’obtient pas simplement par un échange d’argent. Tous les aspects de la condition des collaborateurs jusqu’aux plus personnels sont donc entrés dans le champ du management. Ainsi, pour bien comprendre ce qui se passe dans les ateliers, les lieux de vente ou les conseils où l’on parle de finances, il faut aussi regarder, au-delà des murs, dans quels paysages les acteurs se meuvent ; bref, il faut laisser venir à notre appréciation la totalité de la vie dans sa foisonnante simplicité. Les rituels à l’œuvre dans le monde du management laissent rarement une telle simplicité s’exprimer, ceux à l’œuvre à l’École de Paris favorisent au contraire cette expression : la sélection des orateurs, les conversations préalables aux réunions proprement dites, l’écoute attentive et bienveillante dont ils sont l’objet au cours des réunions, les questions précises, pressantes, sans concession, mais toujours courtoises qui leur sont posées, tout cela met au jour une richesse que les comptes rendus rassemblés ci-après restituent avec vivacité. On peut les regrouper commodément selon les rubriques suivantes : - scènes de la vie familiale ; - scènes de la vie associative et religieuse ; - scènes de la vie des inventeurs ; - scènes de la vie de province ; - scènes de la vie de la rue ; - scènes de la vie des affaires. Scènes de la vie familiale Trois aventures, authentiques comme tous les récits publiés par l’École de Paris, nous plongent au cœur de familles balzaciennes, aux destins contrastés. La première, nous dépeint la disparition d’une vieille entreprise familiale de jus de fruit, sous la marque Joker, inexorablement digérée par la mondialisation des marchés de grande consommation (p. 37). La seconde nous relate à l’inverse le succès de deux frères, François et Henri de Maublanc, l’un énarque, l’autre polytechnicien, qui ont conquis, avec leur usine de bouquets de fleurs et une utilisation géniale de l’internet, une position dominante sur le marché mondial des messages d’amitié et d’amour (p. 53). La troisième nous initie à la saga d’une tribu de paysans choletais, confits de piété catholique, épris de savoir et de vertus terriennes, qui sont devenus en deux générations les leaders mondiaux du marché du canard d’un jour, au point de s’imposer dans l’empire du canard laqué, la Chine (p. 315). Scènes de la vie associative et religieuse Des enjeux naguère étrangers à la vie des affaires ont fait irruption dans le monde économique, au premier rang desquels le thème de l’environnement, au point d’envahir les médias et de peser sur des enjeux de portée mondiale. L’École de Paris a ainsi accueilli des responsables du World Wildlife Found (WWF, l’ONG au Panda) (p. 275), qui gère une alliance entre grands industriels et écologistes, et des acteurs du sommet de Johannesburg, qui a constitué, avec ses vingt-deux mille participants, un embryon de gouvernement mondial du développement durable (p. 407). Paul Havet a été mêlé à un affrontement dont il se souviendra entre chasseurs et écologistes, et il a pu mesurer quelle ingéniosité il faut développer pour faire cohabiter deux sortes d’amoureux de la nature que des idéaux et des habitudes opposent (p. 223). Des initiatives originales viennent perturber les mécanismes d’affrontements d’intérêts : l’île Seguin, qui fut pendant des lustres un décor de choix pour les Temps Modernes de Charlie Chaplin, est aujourd’hui une friche où des projets immobiliers se sont affrontés dans la confusion pendant plus de dix ans, jusqu’à ce que la fondation Pinault rallie les acteurs autour d’un musée d’art moderne (p. 351). Par ailleurs, des enseignants et des chercheurs européens se sont organisés selon des modalités singulières pour secouer le joug des modèles américains de management, en créant le mouvement EGOS (p. 385). La charité et la pitié, domaine des moines et des moniales au cours des siècles, font irruption dans les entreprises sous des atours, parfois pittoresques mais vigoureux : sœur Nicole Reille est venue exposer comment elle gère les économies de sa congrégation en animant le premier fonds éthique créé en France (p. 201). Par ailleurs, trois cadres d’EDF ont expliqué leurs efforts et leurs succès pour que les handicapés physiques bénéficient de la meilleure insertion possible dans les entreprises (p. 233). Enfin un exotisme riche d’enseignements de portée universelle s’est exprimé à deux occasions : l’une sur les tontines, ces activités hautement ritualisées de prêts mutuels fréquents en Afrique (p. 255) ; l’autre sur la vie d’une base militaire au Kirghizstan, où le colonel Denuel a dû régler, outre les missions de bombardement sur l’Afghanistan voisin, les problèmes de coordination entre des troupes de plusieurs nationalités et avec la population locale (p. 295). Scènes de la vie des inventeurs Le monde de l’invention, ses liens avec la recherche et les créations industrielles audacieuses, est au cœur de la vocation du séminaire Ressources technologiques et innovation. Quatre réunions ont traité de finances : Sofinnova, pionnier du capital-risque en France, (p. 139), Pierre Boulic, initiateur des fonds communs de placement (p. 121) et Pierre Bouchara de la CDC PME, filiale de la Caisse des dépôts spécialisée dans le capital-amorçage (p. 163) ; Martin Haemmig montre de son côté combien les climats peuvent être plus ou moins propices à la création de start-ups selon les continents et les pays (p. 113). Six séances ont mis en scène des créations ou des rénovations industrielles audacieuses, au premier rang desquelles la reprise spectaculaire de Nissan par Renault et le désormais légendaire Carlos Ghosn (p. 129). Jean-Michel Planche est venu raconter ses créations dans le domaine des Télécom et de l’internet (p. 147), et l’énorme groupe Altran (seize mille cinq cents personnes) a expliqué son activité mondiale dans le conseil et l’innovation (p. 173). Deux anciens dirigeants de Roussel-Uclaf ont raconté comment ils ont créé, sans capital, HRA Pharma, qui conquiert la planète avec la pilule contraceptive du lendemain (p. 189). D’autres groupes de l’École de Paris ont alimenté cette rubrique : le séminaire Entrepreneurs, villes et territoires a accueilli la société LD Cable qui a équipé, selon des modalités ingénieuses, la petite couronne de Paris en fibres optiques à haut débit (p. 335), et une soirée-débat des Invités de l’École de Paris a été consacrée à la révolution des biotechnologies (p. 427). Enfin, le monde de la recherche a été évoqué avec l’organisation de cette activité au sein du groupe très diversifié Rhodia (p. 181), et l’avenir de la recherche française, sujet hautement polémique cette année, a fait l’objet d’un débat avec Olivier Postel-Vinay, auteur d’un ouvrage incisif sur le sujet (p. 155). Scènes de la vie de province L’École de Paris, malgré son nom, est attentive à la vie de la France profonde, comme il faut dire aujourd’hui, car il y a de nombreuses initiatives économiques, soit au niveau individuel, soit aux niveaux institutionnel et politique, qui fabriquent du sens et de la valeur dans des environnements inconnus à Paris. En matière d’entrepreneurs, on trouvera la présentation d’un petit éditeur, un parmi environ huit cents, qui publie et vend des ouvrages sélectionnés avec amour et qui n’intéressent pas les grands éditeurs mais trouvent des publics (p. 45). Un autre compte rendu nous invite chez Ardelaine, coopérative ouvrière de l’Ardèche qui valorise depuis 1982 la laine locale et redonne vie et noblesse à un artisanat de grande qualité (p. 265). Enfin, nous découvrons au cœur des vignobles de l’Hérault un éditeur de logiciels et de solutions numériques pour l’audiovisuel, devenu leader mondial dans son marché (p. 359). La vie politique de province a été illustrée par le témoignage d’Adrien Zeller, président de la région Alsace, qui explique comment il a pris conscience de la nécessité et de la possibilité de stimuler les énergies locales à partir de son expérience de maire et de député de Saverne, sa ville natale (p. 367). Lille n’a pas été retenue comme ville olympique, mais l’énergie déployée pour défendre sa candidature a suscité une mobilisation qui est entrée en résonance avec les autres facteurs de renaissance que sont le nœud ferroviaire du TGV nord-européen et la notoriété internationale de son grand orchestre symphonique (p. 325). Oncques vit-on symbole plus puissant du centralisme parisien que le réseau SNCF et son plan Freycinet. Les TER, dirigés par les régions avec la SNCF comme prestataire de services, viennent retourner de manière spectaculaire ce jacobinisme millénaire, et cela fonctionne très bien (p. 307). À côté des initiatives publiques, l’effort vers les régions émane également des entreprises, avec l’exemple de Saint-Gobain Développement (p. 343), qui œuvre partout pour redonner vie aux territoires que la maison-mère a dû quitter au fil des restructurations. Scènes de la vie de la rue La simplicité de la vie de la cité, avec la frontière si claire entre espaces privés et espaces publics, s’est brouillée depuis quelques années avec l’apparition d’un phénomène nouveau : l’insécurité. Jadis les rues étaient occupées par des gens vaquant paisiblement, leurs affaires vaguement menacées par des pickpockets assez rares. Aujourd’hui, la rue inquiète. L’École de Paris a recueilli de passionnants témoignages sur cette nouvelle réalité. Jean-Marie Petitclerc, polytechnicien, prêtre salésien et éducateur, est venu présenter son activité sur des terrains sensibles, et fondée sur le principe que ce qui est naturel et spontané, c’est la violence, et que la paix est le résultat, jamais acquis, d’un effort incessant de dialogue et d’éducation (p. 211). Le capitaine de police Joël Terry est venu expliquer comment une paix acceptable règne dans le quartier des Halles de Paris, quartier commercial et piéton parmi les plus vastes d’Europe, grâce à une présence attentive et permanente de policiers et d’îlotiers auprès de ce vaste théâtre social (p. 243). Le professeur Bertrand Schwartz, enfin, résume son patient travail d’écoute en montrant les bienfaits de l’institution des “médiateurs”, jeunes souvent issus des populations en difficulté et entraînés au dialogue avec leurs petits frères et sœurs tentés par les comportements déviants (p. 285). Scènes de la vie des affaires Ce recueil livre sur la vie des affaires des éclairages qui figurent rarement dans les ouvrages de management, même sur les aspects les plus classiques que sont la fabrication, la vente et la finance. Il y est également question de management des affaires publiques, là aussi sous des éclairages originaux. Sur les pratiques modernes de la conception et de la fabrication, chacun sait que les organisations par projets s’imposent partout. Une association de patrons de projets appelée le Club de Montréal se réunit périodiquement depuis 1990 avec des consultants, des chercheurs et des enseignants, selon de curieuses modalités chargées d’assurer, sur une base strictement paritaire, des échanges d’expériences et la défense d’idées roboratives (p. 73). De leur côté Éric Delavallée et Frédéric Petitbon sont partis en enquête sur les modèles de management de la performance ; ils ont découvert que l’efficacité pouvait tenir à des modèles qui varient fortement selon les contextes en cause, ce qui relativise la portée de systèmes à la mode, comme aujourd’hui le balance score card (p. 63). La vente, domaine le plus aventureux et le moins systématisé de cet univers fait l’objet de la part de Jean-Yves Barbier d’une démarche méthodique, mais selon une approche empruntée au monde du théâtre (p. 93). La finance est mise en scène lors d’un échange entre Bertrand Collomb, président de Lafarge, et Emmanuel Soupre, gestionnaire de fonds, qui confrontent leurs regards sur la santé d’une entreprise (p. 395). La santé mesurée comment ? C’est la question examinée au cours d’une autre séance des Invités de l’École de Paris, où les choix conventionnels, les ambiguïtés et les obscurités des normes comptables ont été fortement soulignés et déplorés (p. 437). Le management des hommes du plus prestigieux des champions français, L’Oréal, a fait l’objet d’une réunion au cours de laquelle la sélection et le parcours initiatique des jeunes cadres ont été présentés (p. 377). L’enseignement va-t-il être révolutionné par l’internet, comme l’a laissé entendre la vogue du e-learning ? Une séance (p. 27) montre que si l’informatique offre d’extraordinaires possibilités de transmission et de mise en forme des contenus, il ne faut jamais rester seul devant un écran pour apprendre vraiment. Quant à la multiplication des universités d’entreprises, elle ne traduit pas un engouement pour la connaissance académique, mais un besoin des entreprises de créer des lieux d’échanges susceptibles de ressourcer des identités bousculées (p. 17). La gestion des affaires publiques a donné lieu à trois réunions. La vie du cabinet du Premier ministre a été l’objet d’une truculente présentation qui a montré comment cette machinerie fait face aux crises et aux urgences en tenant compte autant que faire se peut de tous les intérêts concernés (p. 83). La croissance inquiétante des dépenses de santé a été examinée, et les divers remèdes, assortis de leurs inconvénients respectifs, ont été mis en lumière (p. 417). Enfin, enjeu d’intérêt général de long terme, la dérive de la pyramide des âges vers un énorme papy-boom, dont on sous-estime les effets, a été examinée (p. 103).
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