Exposé de Hervé Digne, Laure Confavreux-Colliex et Yvannoé Kruger

Hervé Digne : Par quelle alchimie se fait-il qu’à un moment donné, à un endroit donné, les circonstances sont réunies pour nourrir la vitalité artistique ? L’expérience de POUSH, cette ruche de 260 artistes installée dans le Grand Paris, lieu de création, d’exposition, de rencontres et d’essaimage, fournit un faisceau de réponses. Elle illustre le nouvel élan de la scène artistique parisienne et française, riche des artistes internationaux qu’elle attire.

Un tropisme parisien

POUSH est né de la rencontre entre une initiative et un contexte, celui du renouveau de la capitale comme foyer de la création artistique. Ce projet n’aurait pas connu un tel retentissement s’il n’avait pas vu le jour à un moment particulier de l’histoire de la création à Paris – ou plutôt, dans le Grand Paris –, marqué par une vitalité particulière : les artistes y foisonnent, les principales institutions culturelles mettent en avant les créateurs français et le marché leur témoigne un intérêt soutenu.

Un recentrage européen

Le contexte européen est propice à redonner à Paris le statut de capitale de la création qu’elle a détenu durant la première moitié du XXe siècle. Si Berlin et Londres ont eu la faveur des artistes et des galeries ces dernières décennies, ces villes perdent de leur attrait. La capitale allemande, qui, après la réunification, a offert à une myriade d’artistes la possibilité d’acquérir des ateliers à des prix défiant toute concurrence, est gagnée par la flambée de l’immobilier. Sa scène naguère alternative s’est assagie et son éloignement des autres pôles de création du continent se fait ressentir. Nombre d’artistes qui s’y étaient implantés désirent désormais rejoindre Paris. Quant au milieu de l’art londonien, il a été affecté par le Brexit et par les freins que ce dernier impose dans la circulation des œuvres et des artistes. Aussi, des galeries britanniques s’installent-elles dans notre capitale.

À cela s’ajoute un contexte français favorable. Bien que la culture n’ait pas été reconnue comme une “activité essentielle” durant la pandémie de Covid-19, les pouvoirs publics ont apporté un soutien considérable aux musées, au théâtre et à la musique, écosystème avec lequel les artistes plasticiens collaborent, ce qui a contribué à préserver le rayonnement de la scène française. L’État a, en outre, lancé une commande d’une ampleur inédite, de 30 millions d’euros, pour soutenir les projets des artistes visuels – un deuxième volet de cette commande est en cours. Une partie des collectivités locales se désengage certes des activités culturelles, mais les grands acteurs français du luxe s’attachent à imprimer leur marque dans le secteur artistique : ils ont besoin d’un terreau créatif actif, propice à nourrir des collaborations et à accroître leur visibilité. La Fondation Cartier, la Fondation Louis Vuitton et la Bourse de commerce, qui abrite la collection Pinault, jouent un rôle de diffusion, mais passent aussi des commandes, qui sont autant d’appels d’air pour les créateurs.

L’essor du Grand Paris

Le territoire longtemps qualifié de banlieue, qui commence à se forger une identité en tant que Grand Paris, se révèle être un réservoir de créativité considérable. Les artistes y investissent des friches industrielles et des espaces vacants dans des conditions favorables, désormais régies par une charte pour l’occupation temporaire et transitoire. Chacune des 68 gares du futur Grand Paris Express fait de surcroît l’objet d’une commande artistique. L’agence d’ingénierie culturelle Manifesto, que j’ai créée avec Laure Confavreux-Colliex, a débuté avec ce projet, dont elle est le mandataire. Il est piloté par José-Manuel Gonçalvès, directeur du CENTQUATRE, en collaboration avec l’agence de production Eva Albarran & Co. C’est dans une même dynamique, mais, cette fois, dans un cadre associatif non lucratif, que nous avons lancé l’initiative POUSH. Ce faisant, nous nous inscrivons dans un mouvement qui a marqué les plus belles heures de l’histoire de l’art à Paris, celui des ateliers collectifs, qui renaît aujourd’hui sous diverses formes. Nous voyons ainsi fleurir des artist-run spaces, lieux gérés par les artistes eux-mêmes, comme Le Wonder ou DOC. Brisant le modèle romantique du créateur souffrant dans le froid de sa solitude, ils permettent aux artistes d’accéder à des ateliers, de partager leurs pratiques, de mutualiser leur matériel et de faire connaître leur production. POUSH n’est donc pas né par hasard, et le rayonnement qu’il a rapidement acquis est lié à ce contexte particulier.

Un besoin manifeste

Yvannoé Kruger : POUSH a fait ses premières armes à Saint-Denis, dans une ancienne usine d’orfèvrerie Christofle. Nous y avons expérimenté les principes qui, depuis, guident notre démarche : trouver un lieu dans lequel nous proposons à des artistes d’occuper des ateliers pour une somme modique ; favoriser les échanges et les rencontres entre eux et avec le monde de l’art ; leur offrir des services et un accompagnement ; et enfin, nouer des liens avec le territoire.

Un premier essai concluant

Venant du Palais de Tokyo, j’ai pu activer assez rapidement un réseau d’artistes pour constituer le premier noyau d’occupants de l’orfèvrerie. Nous en avons réuni une quarantaine en quelques semaines, dont des étoiles montantes de la scène française comme Neïl Beloufa, Jean-Marie Appriou, Laëtitia Badaut Haussmann et David Douard. Manifestement, le besoin de trouver des ateliers, de partager des expériences et de bénéficier d’un accompagnement était là. À la suite d’un appel à candidatures, 40 artistes supplémentaires les ont rejoints. Bien que nous soyons restés peu de temps à l’orfèvrerie, nous avons commencé à y collaborer avec des acteurs du territoire, notamment avec l’association F93 – qui explore l’articulation entre la culture, les sciences et les techniques –, ainsi qu’avec des écoles de Seine-Saint-Denis et avec l’Institut national de recherches archéologiques préventives (Inrap). Avec ce dernier, nous avons mené une réflexion sur l’archéologie du futur : comment l’occupation d’une usine par des artistes modifie-t-elle l’espace et préfigure-t-elle de nouveaux usages des lieux ? Un an et demi après notre installation, nous avons dû déménager : le propriétaire aspirait en effet à une occupation plus mixte, comprenant notamment une pépinière d’entreprises et des espaces festifs. Nous n’avions plus notre place dans son modèle.

Laure Confavreux-Colliex : Ce premier essai nous a convaincus de l’utilité de constituer un collectif d’artistes et de les accompagner. Nous nous sommes donc mis en quête d’un nouveau lieu où nous aurions la pleine liberté de mener notre projet. Nous avions besoin d’environ 3 000 mètres carrés, idéalement pour une durée de trois ans, et voulions pouvoir rendre le bâtiment dans un état différent de celui dans lequel nous l’avions trouvé. Notre choix s’est porté sur un immeuble de bureaux de 16 étages à Clichy. Quinze jours avant le premier confinement, nous avons signé une convention d’occupation précaire avec le propriétaire, dans le cadre de la charte d’occupation transitoire et temporaire. Bon nombre des artistes que nous avions accueillis à l’orfèvrerie nous ont suivis.

Yvannoé Kruger : Inutile de dire que ces petits bureaux tristes et défraîchis des années 1970-1980 n’étaient pas pensés pour la pratique artistique. Le premier réflexe des artistes a été d’arracher les moquettes et les faux plafonds. Ils se sont pleinement approprié les lieux. Outre les ateliers, un étage entier était dédié aux expositions, des espaces étaient consacrés à l’accueil temporaire d’artistes étrangers, une bodega devait ouvrir au dernier étage... avant que la Covid-19 n’y mette un coup d’arrêt. Nous avons fort heureusement pu ouvrir dès la fin du confinement, en tant que lieu professionnel non ouvert au public. Ce fut une bouffée d’air précieuse pour les artistes. Les ateliers ont d’abord occupé 3 étages, puis 6, puis 9...

Changement d’échelle

Hervé Digne : L’expérience a eu un tel rayonnement, dû à la qualité des artistes, qu’un ouvrage lui a été consacré. Il était convenu avec le bailleur que nous quitterions l’immeuble au terme de deux ans. Voyant l’échéance approcher, nous avons repris notre bâton de pèlerin et fait le tour des sociétés foncières et des communes du Grand Paris pour trouver un nouvel endroit. Les artistes désiraient que nous poursuivions l’aventure : certains avaient des expositions programmées, d’autres des créations en cours et tous avaient besoin d’un lieu pour continuer à travailler. Nous ne pouvions pas les laisser dans la nature. Nous avons eu la chance de trouver, à Aubervilliers, une ancienne parfumerie industrielle reconvertie par Atos en data center, propriété de la foncière cotée Société de la Tour Eiffel. Après les petits bureaux qu’ils occupaient à Clichy, les artistes ont enfin accédé à de grands espaces, ce qui a induit des changements radicaux dans leur façon de travailler. Très concrètement, leurs productions ont pu changer de dimension ! Nous avons aussi pu accueillir de nouvelles pratiques : céramique, danse, performance, musique...

Alors que nous avions été jusqu’alors portés par l’énergie de Manifesto, cette nouvelle installation fut l’occasion de créer une structure dédiée à POUSH, l’Association pour le développement des lieux de création d’artistes (ADLCA), à but non lucratif. Laure et moi y sommes bénévoles. Elle est désormais dotée d’un conseil d’administration accueillant des personnalités du monde de l’art comme Stéphane Distinguin, fondateur de Fabernovel, Guillaume Désanges, président du Palais de Tokyo, Rebecca Lamarche-Vadel, directrice de Lafayette Anticipations, Marie-Cécile Zinsou, présidente du conseil d’administration de la Villa Médicis et de la Fondation Zinsou, Paula Aisemberg, directrice des projets artistiques du groupe Emerige... Ces apports extérieurs aident le projet à prendre son envol et à se consolider en s’enrichissant de regards variés.

Une explication s’impose sur notre modèle économique. Nous payons les charges du bâtiment au prorata de la surface que nous occupons, à savoir 13 000 mètres carrés. Le bailleur y trouve son intérêt, puisque nous assurons le gardiennage, en quelque sorte, de ce lieu qui pourrait être squatté. Nous facturons aux artistes un loyer de 10 euros hors taxes par mètre carré occupé, services inclus. C’est ainsi que nous cherchons à atteindre peu ou prou l’équilibre. Le problème est qu’un tel bâtiment demande d’importants travaux, que nous ne pouvons pas faire supporter aux artistes. Aussi avons-nous également besoin de mécènes et de subventions publiques – nous sommes soutenus par la région Île-de-France, le département de la Seine-Saint-Denis, la direction régionale des Affaires culturelles et la mairie d’Aubervilliers.

L’équipe permanente compte quatre personnes : Yvannoé Kruger en tant que directeur, une directrice d’exploitation et deux chargés de production. Manifesto apporte à POUSH un support en matière de communication et d’administration.

Yvannoé Kruger : Notre installation à Aubervilliers a été suivie d’un nouvel appel à candidatures. Nous réunissons désormais 260 artistes de 40 nationalités. Ils occupent leur atelier pour deux ans. Un tiers d’entre eux sont étrangers : c’est une vraie force et un excellent baromètre de la nouvelle attractivité de la scène française, qui n’est jamais aussi vivante et excitante que lorsqu’elle est bercée par l’influence d’artistes d’autres pays. Leur moyenne d’âge, de 35 ans, est plutôt élevée pour ce type de lieu. Certains sortent juste des Beaux-Arts de Paris ou d’autres écoles d’art, tandis que d’autres sont des étoiles montantes, comme Dhewadi Hadjab. Ils ont souvent dix ans de pratique solitaire derrière eux. Le fait de se retrouver côte à côte les conduit à travailler différemment, en apprenant de la présence des autres.

Nous abritons aussi un “bureau des penseur.euse.s”, constitué de philosophes, commissaires d’exposition et chercheurs qui souhaitent travailler au plus près de la création en train de se faire. Notre bodega, tenue par le chef marocain Marouane Dekaoui, est le cœur battant du bâtiment. Les artistes s’y réunissent volontiers pour organiser des projections, des conférences, des performances...

Au service des artistes

La clé de voûte de POUSH réside dans les services prodigués aux artistes. Nous jouons un rôle de “pollinisateurs” au quotidien, afin de tisser des liens entre eux et avec le monde de l’art. Nous leur offrons également un accompagnement administratif et juridique, qui connaît un grand succès. Il a été frappant de constater à quel point les artistes en avaient besoin. Dès le premier rendez-vous consacré à ces questions, ils étaient plus de 40, assis par terre (nous n’avions pas encore de mobilier) pour prendre des notes : comment faire sa déclaration d’impôts ? comment obtenir les aides liées à la Covid-19 ? comment prendre un congé maternité quand on est artiste ? Un directeur artistique est également présent pour les aider.

En parallèle, notre service de production gagne en ampleur. Les savoir-faire de Manifesto sont mis au service des artistes : comment faire passer son travail à une autre échelle ? comment réaliser des œuvres d’art en extérieur, capables de résister à des intempéries, pour répondre à des commandes publiques ?

Laure Confavreux-Colliex : Nous contribuons à accélérer le parcours des artistes en leur apportant des contacts avec l’écosystème de l’art – directeurs d’institutions culturelles, collectionneurs, galeries, commissaires... Nous ouvrons nos portes autant que possible à l’occasion de journées professionnelles et d’exposition. Ces moments sont très précieux pour les artistes, car ils leur permettent de nouer des relations directes avec les professionnels, dans leur atelier. La dernière journée portes ouvertes a attiré près de 2 000 personnes !

Yvannoé Kruger : La règle veut que la moitié des artistes que nous exposons ne soient pas des résidents de POUSH. Nous souhaitons être une caisse de résonance qui mette en valeur la scène du Grand Paris, et pourquoi pas du monde.

Laure Confavreux-Colliex : Notre collaboration avec les associations locales se poursuit. Dans le cadre de la dernière journée portes ouvertes, nos artistes ont participé au projet Art X 93, en partenariat avec l’école de management culturel et artistique ICART, et organisé une vente au profit des associations Môm’artre et De l’autre côté, qui œuvrent dans l’accompagnement social et culturel à Aubervilliers. Tisser des liens avec les acteurs locaux demande du temps, alors que nous sommes inscrits dans une dynamique de projet extrêmement rapide. Ce travail en est donc à ses débuts.

La pérennité dans la transformation

Hervé Digne : Nous sommes censés quitter le bâtiment fin février 2024. Certes, nous nous efforçons de repousser cette échéance, mais lorsque le départ s’avérera inéluctable, nous devrons réfléchir à la façon de pérenniser l’expérience, pourquoi pas sous d’autres formes – car les créateurs et le territoire du Grand Paris ont besoin de lieux comme POUSH. Ce pourrait être l’occasion d’engager une réflexion avec les pouvoirs publics sur la constitution d’une filière de professionnalisation des artistes. Nous pourrions aussi envisager de créer un réseau d’espaces plus ou moins vastes dédiés aux artistes, qui rempliraient des fonctions différentes. Quoi qu’il en soit, je ne crois pas que notre expérience à Aubervilliers puisse durer dix, vingt ou trente ans. POUSH aura muté entre-temps.

Nous prenons part à une initiative lancée par l’université Paris-Saclay et par la villa Médicis visant à installer une communauté artistique sur le plateau de Saclay et à orchestrer des rencontres et des programmes de recherche entre les artistes, les scientifiques et les entreprises qui y sont présentes. Cela nous permettra peut-être d’imaginer un POUSH d’un nouveau genre.

Débat

Huiler les rouages

Un intervenant : Comment êtes-vous parvenus aussi rapidement à attirer des artistes et à les insérer dans l’écosystème de l’art ? Avez-vous déployé une forme de marketing ?

Hervé Digne : Nous n’avons pas fait de marketing, pas plus que de business plan ni d’étude de marché. Nos convictions et nos premières tentatives nous ont prouvé qu’il était essentiel d’offrir ce type de lieu et de services aux artistes.

Laure Confavreux-Colliex : Nous avons diffusé le premier appel à candidatures auprès des artistes avec lesquels nous avions collaboré dans le cadre de Manifesto, ou qui évoluaient dans l’écosystème d’Yvannoé Kruger au Palais de Tokyo. Dès le départ, nous étions convaincus que nous devions nous appuyer sur des artistes de qualité et engagés dans un projet collectif. Nous avons fédéré un premier noyau, qui nous a aidés à aller plus loin. L’initiative a aussi bénéficié d’un écho important dans la presse française et internationale.

Yvannoé Kruger : Que ce soit à Paris, à New York ou à Tokyo, les milieux artistiques restent des microcosmes. Dès qu’un lieu ouvre à leur intention, tout le monde en est informé en quelques semaines. Nous avons veillé à attirer non seulement des jeunes artistes, mais aussi des pointures ayant une renommée internationale, ce qui est assez rare dans les tiers-lieux et les artists-run spaces. Cela a renforcé notre attractivité. C’était aussi une façon d’aller à la rencontre de la nouvelle génération, car les grands noms collaborent souvent avec des plus jeunes et les soutiennent – c’est en particulier le cas de Neïl Beloufa. En jouant sur ces dynamiques, nous avons donné aux artistes l’envie de s’entraider. Nous avons huilé les rouages et facilité les échanges.

H. D. : Au fur et à mesure du développement de POUSH, les appels à candidatures ont reçu un accueil de plus en plus favorable. Lors du dernier, nous avons recueilli dix fois plus de candidatures de qualité que nous n’avions de places.

Int. : Comment sélectionnez-vous les artistes ?

L. C.-C. : La sélection est réalisée par l’équipe de POUSH, désormais avec le concours du conseil d’administration de l’association. Nos critères tiennent évidemment à la qualité artistique des candidats, mais aussi à la nature de leur pratique, pour nous assurer qu’elle trouvera sa place dans notre lieu, et enfin à leur engagement dans un projet collectif, témoignant de leur souhait de s’impliquer dans la démarche de POUSH et dans le territoire.

Int. : Qu’en est-il des artistes qui n’ont pas les moyens de louer un espace au sein de POUSH ? Les accueillez-vous moyennant un engagement dans la communauté ou leur proposez-vous des ateliers volants, comme cela se pratique dans certains squats ?

Y. K. : Nous avons effectivement un atelier volant occupé de façon tournante. Nous pouvons aussi trouver quelques mètres carrés à un artiste dans un atelier partagé, ce qui réduit considérablement sa charge financière. L’agence Tada les aide par ailleurs à obtenir des soutiens pour financer le loyer de leur atelier et la production de leurs œuvres.

L. C.-C : Dès le démarrage, nous avons été vigilants à ne pas multiplier les arrangements dérogatoires avec les artistes, afin que le projet reste viable. Cela ne nous empêche pas d’accompagner, en parallèle, des artistes qui rencontrent des difficultés – nous avons ainsi un partenariat avec L’Atelier des artistes en exil.

Int. : La configuration du lieu a-t-elle une influence sur votre projet et sur la création ?

H. D. : Des petits bureaux désaffectés dans un immeuble de grande hauteur et les vastes plateaux d’un ancien data center hypersécurisé ne suscitent pas les mêmes circulations ni les mêmes rencontres ! Il n’est pas non plus anodin de passer de Clichy, dans le département cossu des Hauts-de-Seine, à Aubervilliers, en Seine-Saint-Denis, département le plus pauvre de France.

Y. K. : L’orfèvrerie était constituée d’un chapelet de bâtiments. Ainsi, certains artistes y ont travaillé sans jamais se croiser. À Clichy, nous avons aboli les distances : il suffisait d’appuyer sur le bouton d’ascenseur pour aller à la rencontre des uns et des autres.

L. C.-C. : La configuration de l’immeuble de Clichy interdisait néanmoins certaines pratiques. Nous ne pouvions pas réunir plus de 90 personnes au même étage ni même ouvrir une bodega. Plus encore, la taille des œuvres était régie par celle de la cage d’ascenseur !

Laisser la qualité parler d’elle-même

Int. : Dans quelle mesure participez-vous à la diffusion du travail des artistes ? Les aidez-vous à exposer ?

Y. K. : Nous avons organisé plus de 60 expositions dans nos murs. Elles sont le premier outil de diffusion du travail des artistes. Nous en avons parfois confié le commissariat à des intervenants extérieurs renommés, comme Gaël Charbau, directeur artistique d’Un été au Havre, Anaël Pigeat, rédactrice en chef de The Art Newspaper France, critique d’art et commissaire d’exposition, ou encore Chiara Parisi, directrice du Centre Pompidou-Metz et ancienne directrice de la Monnaie de Paris. Nous sommes aussi invités régulièrement à exposer à l’extérieur. POUSH a, par exemple, assuré la direction artistique de la soirée des 25 ans d’Art Paris au Grand Palais Éphémère, monté une exposition pour Artgenève, exposé quatre sculptures monumentales en cours de réalisation dans les cours de la Monnaie de Paris pendant la FIAC...

Int. : Alors que POUSH a été créé en 2020, ses artistes ont été exposés dès 2021 à la FIAC et à l’événement qui lui a succédé, Paris+ par Art Basel. Comment une structure aussi jeune a-t-elle pu placer autant d’artistes ?

H. D. : Il ne faut pas nous en attribuer tout le mérite ! Nous n’avons pas “placé” ces artistes. La validation du marché prouve plutôt que nous ne nous sommes pas trompés dans notre sélection.

POUSH accompagne la naissance d’une génération féconde, qui était abondamment représentée au dernier salon Art Paris. Nous travaillons à la légitimation de cette scène à l’échelle internationale – notamment aux États-Unis, qui restent un acteur essentiel du marché –, en nous inspirant de l’expérience des Young British Artists qui a mis à l’honneur un groupe de créateurs britanniques il y a quelques décennies. Nous nous ouvrons autant que possible aux artistes du monde entier, pour nous y projeter à notre tour.

Y. K. : Nombre d’artistes de POUSH avaient déjà exposé à la FIAC, à Art Paris, au Palais de Tokyo et dans d’autres centres d’art. Nous avons permis à certains de passer un cap, en profitant d’une visibilité accrue. Pour un galeriste ou un commissaire d’exposition, il est contraignant d’aller rendre visite, chaque week-end, à un artiste à Romainville, à un autre à Bobigny... POUSH a l’avantage de les réunir. C’est une source d’inspiration pour les commissaires d’exposition : voir côte à côte tel et tel artiste ou telle et telle pratique leur donne envie de tenter des combinaisons. Cela ouvre des possibilités infinies. Après le premier confinement, alors que tous les centres d’art et les galeries étaient fermés, nous avons organisé des rencontres pour les professionnels. Les galeries ont ensuite commencé à rouvrir. Le premier carton d’invitation que nous avons reçu nous conviait à une exposition de deux artistes qui s’étaient rencontrés dans la cuisine de POUSH. C’est l’une des plus belles récompenses que nous ayons obtenues ! Par la suite, des galeries ont programmé des expositions réunissant uniquement nos artistes.

Int. : L’un de vos objectifs est-il de forger une identité artistique propre à POUSH ?

Y. K. : Il est trop tôt pour distinguer une patte qui serait propre aux artistes de POUSH. Nous sentons toutefois émerger des courants. Des esthétiques en découleront probablement, sans que ce soit une volonté de notre part.

Les vertus créatives du collectif

Int. : Les artistes rejoignent-ils POUSH plutôt pour trouver un espace de travail, pour bénéficier d’un accompagnement ou pour monter des projets collectifs ?

L. C.-C. : Ils recherchent ces trois dimensions. De très nombreux projets naissent au sein de POUSH et se concrétisent soit dans nos murs, soit ailleurs : expositions, envies de créer d’autres lieux, de monter une maison d’édition, de se lancer dans des recherches, de découvrir d’autres pratiques... Cela se produit quotidiennement.

Y. K. : Au départ, les artistes nous rejoignent parce qu’ils ont besoin d’un atelier. Une fois installés, ils prennent la mesure de la visibilité offerte par POUSH. Certains pourraient n’être attirés que par cette dernière, mais nous tenons à être un véritable lieu de travail. Il n’est pas question que les artistes fassent de leur atelier un showroom dans lequel ils ne seraient jamais présents.

Int. : Les machines et les équipements utilisés par les artistes sont-ils mutualisés ?

L. C.-C. : Une grande partie de notre mission consiste à nous enquérir des besoins des artistes, afin de réunir ceux qui ont des pratiques proches et de leur permettre de partager les machines qu’ils possèdent (machines à bois, fours à céramique...). Certains se sont cotisés pour acheter et partager un grand four, ce qui leur permet de réaliser des œuvres plus importantes. Sur un groupe WhatsApp, ils se prêtent ou se donnent des matériaux et des outils. Nous réfléchissons à une solution de mutualisation plus systématique. Nous envisageons, par ailleurs, de créer un atelier de production partagé, qui comprendrait des machines dont aucun de nos résidents ne dispose encore ; il pourrait d’ailleurs intéresser des artistes extérieurs à POUSH. En complément, nous recensons les outils qui existent chez nos voisins proches, comme des imprimantes 3D.

Int. : Existe-t-il d’autres collectifs comme le vôtre à Paris ? Certains s’intéressent-ils tout particulièrement aux artistes débutants ?

L. C.-C. : L’association Artagon, qui occupe un lieu à Pantin, accompagne les artistes au tout début de leur carrière, après leur sortie d’école. Durant dix-huit mois, elle les aide à trouver un atelier, à décrocher une commande... De manière complémentaire, nous veillons à assurer une mixité entre des artistes confirmés, qui contribuent à la visibilité du projet, et des artistes inconnus destinés à être de futures étoiles – tout le talent d’Yvannoé étant de les repérer. Dhewadi Hadjab était encore aux Beaux-Arts de Paris quand il nous a rejoints ! Cette mixité crée de l’entraide.

Y. K. : Si leur moyenne d’âge est de 35 ans, nos résidents ont entre 23 et 70 ans. Un tiers d’entre eux sont des jeunes, un tiers des grands noms et un tiers des artistes en milieu de carrière. Ces derniers méritent une attention particulière : certains sont quelque peu tombés dans l’oubli après avoir été exposés au musée d’Art Moderne de Paris ou avoir fait la une d’Art Press. Nous sentons qu’ils ont le désir de confronter leur travail à une création plus jeune.

Int. : Existe-t-il des structures équivalentes à la vôtre à l’étranger, avec lesquelles vous pourriez organiser des échanges ?

L. C.-C. : Nous avons tendu la main à des institutions qui organisent des résidences à Londres, au Portugal, en Italie et en Amérique du Sud. Souvent, ce sont les artistes qui nous les font connaître. Des acteurs étrangers nous contactent également, en particulier des ambassades. Nous sommes, par exemple, en relation avec l’Australie, qui considère POUSH comme un point de chute idéal si certains de ses artistes doivent poser leurs valises à Paris.

Y. K. : Les lieux comme POUSH ne sont pas si nombreux. Si Paris est aussi attractive actuellement, c’est parce que beaucoup se rendent compte, naïvement, qu’une vie riche se déroule au-delà du périphérique. L’on y découvre des espaces de liberté dont les équivalents ont été exploités depuis longtemps par des artistes à New York ou à Londres, avant de devenir des boutiques de luxe ou des lofts. Le périphérique a permis de préserver – et, certes, d’isoler – d’immenses terrains d’expression que des artistes plus curieux que d’autres investissent et partagent.

Un éphémère qui dure

Int. : Quel regard les pouvoirs publics, notamment le ministère de la Culture, portent-ils sur une initiative comme la vôtre ?

H. D. : Comme toute grande institution, le ministère de la Culture a besoin de temps pour appréhender les mouvements émergents et les intégrer dans sa vision, alors que nous sommes agiles et rapides. Il nous a commandé une étude sur les conditions de production des artistes visuels en France, ce qui est un signe d’attention très positif. Une initiative comme la nôtre lui permet de s’interroger sur les nouvelles manières d’être actif auprès de la scène artistique.

Int. : POUSH est en concurrence avec d’autres acteurs, comme Plateau Urbain, dans la recherche de locaux et dans le recrutement d’artistes. Existe-t-il une forme de compétition entre vous ?

L. C.-C. : De nombreux acteurs découvrent que le Grand Paris fourmille de bâtiments inoccupés et imaginent des solutions d’occupation avec leurs propriétaires, dérogeant aux prix du marché locatif. La coopérative Plateau Urbain s’est spécialisée dans ce fonctionnement : elle signe des baux transitoires dans des lieux vacants et cherche ensuite des intervenants – notamment artistiques, mais pas seulement – à qui les sous-louer. La charte pour l’occupation temporaire et transitoire identifie plusieurs activités justifiant de louer des espaces au prix des seules charges : l’art et la culture en font partie, aux côtés du social, de l’hébergement d’urgence, du soutien aux start-up et de l’innovation. Plateau Urbain vise plutôt une mixité d’activités. Quoi qu’il en soit, l’accès au foncier est un enjeu : Le Wonder et La Réserve des arts se sont ainsi trouvés en concurrence pour un même site à Bobigny. Nous avons également besoin de surfaces très grandes et ne pouvons pas nous inscrire dans les petits espaces que Plateau Urbain propose à la sous-location.

Int. : Aspirez-vous à occuper un lieu pérenne ? Votre rêve serait-il, par exemple, de vous installer au dernier étage du Palais de Tokyo, dans les mêmes conditions foncières qu’à Aubervilliers ?

H. D. : Nous ne rêvons certainement pas de nous implanter dans le centre du Paris historique ! Nous voulons démontrer que la création prend d’autres formes que celle qui prévaut à l’intérieur du périphérique.

L’occupation d’un lieu pérenne, au prix du marché, impliquerait un tout autre équilibre économique. Nous devrions soit obtenir un soutien public important, ce qui pourrait modifier la nature de notre démarche, soit diversifier notre offre et ne faire du POUSH actuel que la composante d’un quartier culturel et créatif. Nous avons toutes ces pistes en tête, et nous verrons ce qui est possible. Notre démarche est très empirique.

Int. : La précarité n’a-t-elle pas des aspects positifs ?

L. C.-C. : Nous réfléchissons avec les artistes à ce que peut signifier un “éphémère qui dure”. L’éphémère induit une urgence, une injonction à agir dans la rapidité, qui a son attrait. La dynamique serait différente dans un lieu pérenne : nous devrions veiller à ne pas nous scléroser, en organisant des renouvellements d’artistes et des mouvements internes. Pour le moment, nous en sommes loin !

Le compte rendu de cette séance a été rédigé par :

Sophie JACOLIN