Pour les organisations européennes, la souveraineté numérique est un enjeu prégnant. En s’associant avec plusieurs pays européens et en capitalisant sur l’open source et l’agilité de ses équipes, la direction interministérielle du numérique a développé une suite bureautique souveraine, à l’état de l’art et utilisée au quotidien par un demi-million d’agents. Cette solution sécurisée par l’État est aujourd’hui à la disposition de l’écosystème européen du numérique pour l’enrichir et pousser sa diffusion dans les entreprises.

Exposé de Pierre Pezziardi

Le numérique est composé d’un empilement de couches (stack), des plus basses reposant sur des composants physiques aux plus abstraites avec les logiciels, applications et autres plateformes. Notre souveraineté n’a de sens que sur l’ensemble de ces couches. C’est ainsi qu’a émergé le concept de pile européenne, ou EuroStack, qui vise à renforcer la souveraineté numérique du continent, depuis notre approvisionnement en métaux rares jusqu’à notre dépendance vis-à-vis d’Office 365, la suite collaborative de Microsoft.

Je ne m’étendrai pas sur l’ampleur de (et le péril représenté par) notre dépendance héritée de dizaines d’années de laisser-faire, mais m’attacherai plutôt à vous raconter comment une bande de pionniers a essayé de s’attaquer à elle, en se focalisant sur un élément qui nous concerne quasiment tous, je veux parler de la suite collaborative que nous utilisons au quotidien sur notre ordinateur.

En préambule, commençons par préciser ce que nous entendons par souveraineté, terme à la mode. À la direction interministérielle du numérique (DINUM), nous le déconstruisons en trois points : premièrement, la substituabilité (le fait de pouvoir choisir, sans subir un quasi-monopole de fait, qu’il s’agisse de celui de Microsoft 365 pour les suites collaboratives ou d’Amazon Web Services dans le cloud) ; deuxièmement, l’immunité (est-il normal qu’un juge français, du fait de l’extraterritorialité du droit américain, se voie soudain privé de ses moyens de paiement et de son adresse e-mail ?) ; et troisièmement, les compétences (car on peut légitimement douter qu’il soit possible de recouvrer une souveraineté numérique sans disposer des compétences nous permettant de rebâtir les différentes piles technologiques dont elle se compose).

Aux racines de La Suite Numérique : une approche de la dépendance en mode agile

En 2022, avec Stéphanie Schaer, la directrice de la DINUM, nous avons décidé de relever ce défi vertigineux en adoptant un mode agile, c’est-à-dire non pas en nous lançant dans l’équivalent d’un grand “Grenelle de la souveraineté numérique” qui embrasserait toutes les questions à la fois et finalement n’en résoudrait aucune, mais en commençant par nous attaquer à un problème précis, celui de la suite collaborative. Ce n’est pas aussi simple qu’il n’y paraît au premier abord. Une suite collaborative, ce n’est pas seulement un traitement de texte couplé à un tableur. Ce sont des macros, des scripts, des process d’édition, etc. Bref, c’est le produit de dizaines d’années de développement. Or, il se trouve qu’il n’existait, à l’échelle européenne, aucun fournisseur en mesure de proposer une alternative crédible – les récurrentes annonces de “migrations vers LibreOffice” s’étant le plus souvent terminées brutalement sous la pression des usagers. Ceci explique une certaine sidération des grands utilisateurs, dont bien peu agissent (à de rares exceptions près, comme la Caisse nationale de l’assurance maladie et sa récente décision de basculer vers La Suite Numérique, ou l’Urssaf, qui a notamment migré ses bases de données d’Oracle vers PostgreSQL).

Des compétences et une vision

Inutile de vous dire que, lorsque nous nous sommes lancés en 2022, on nous a regardés avec des yeux ronds. Donald Trump n’était pas encore entré en scène pour mettre les enjeux de souveraineté – notamment numérique – sur la table des dirigeants européens. Ce n’est que plus récemment que nous avons vu venir à nous des alliés, à commencer par le Club informatique des grandes entreprises françaises (Cigref). Les démarrages à la DINUM ont donc été modestes : un budget limité et une équipe d’une vingtaine de personnes, réunissant les compétences dont nous avions besoin, mais qui ne sont pas naturelles dans la sphère étatique – des développeurs, des spécialistes du DevOps1, des CTO (Chief Technology Officer), des designers, etc. Nous avons même recruté des growth hackers, c’est-à-dire des professionnels du marketing qui utilisent des techniques créatives, des analyses de données et de l’expérimentation rapide pour identifier les moyens les plus efficaces de développer des usages, soit une base d’utilisateurs ou une clientèle pour un produit ou un service.

Nous avons donc internalisé toutes ces compétences et nous avons donné une vision à la petite équipe ainsi constituée : créer ce qui allait devenir La Suite Numérique, une suite collaborative capable d’extraire 10 personnes des mains de Microsoft, puis 100, puis 1 000, puis 100 000… Car bien sûr, La Suite Numérique n’a jamais eu vocation à rester une expérimentation d’informaticiens derrière les murs de la DINUM. Notre démarche est bien d’entraîner le marché. On peut aller jusqu’à parler de “politique industrielle”.

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