Le Journal de l'École de Paris - mars/avril 2017

Garder la ligne

mars/avril 2017

L'édito de Thomas PARIS

Une longueur sans largeur. Voilà comment le mathématicien Euclide définissait la ligne. Une longueur sans largeur... La ligne a quelque chose d’étrange, en même temps qu’elle porte une forme d’idéal. Il y a en elle de l’essentiel. La beauté de la simplicité.

La ligne renvoie au culte du corps, faisant des culturistes les pratiquants d’une singulière religion. Bien loin de l’idée de bêtes de concours qui enquillent les tractions, la plongée dans le monde du culturisme naturel montre combien la quête de la ligne physique se double du respect d’une ligne de conduite stricte, laquelle renvoie à une connaissance précise et à une maîtrise intime de son corps. Le culturisme est une remarquable ascèse, des années durant à façonner son corps, tout entières tournées vers l’horizon étroit du concours.

Le monde de l’entreprise diffère des concours de beauté. Les règles n’y sont pas précises ni fixes, le concours y est permanent. L’histoire d’Asteelflash fait néanmoins la part belle à la ligne. Gilles Benhamou insiste, pour expliquer la réussite de l’entreprise de sous-traitance électronique, n’avoir jamais dévié d’une ligne de conduite – une stratégie – définie en 2000. L’entreprise a intégré différentes entreprises tout en conservant sa cohérence. Une autre clé du succès est, contre les tendances naturelles des comités de direction, de ne pas rendre les choses plus complexes qu’elles ne le sont, ne pas penser plus que nécessaire. L’essentiel.

Chez EDF, comme dans beaucoup d’autres grandes entreprises, l’univers des start-up et du numérique fascine, par sa capacité à répondre aux problèmes des clients, par la simplicité de l’action, par le côté direct des méthodes. Chargé de valoriser les nouveaux modes de travail, Richard Berro s’efforce d’introduire les méthodes des start-up dans l’entreprise, pour parvenir à lui redonner une silhouette efficace.

Car si la ligne est là, au commencement, dans toutes les entreprises réussies, elle tend ensuite à se complexifier, à enfler, à se charger de fioritures. Les dirigeants de SoPress, OVNI dans l’univers de la presse papier qui a récemment lancé Society, ont conscience de cet enjeu. Une ligne a été créée, dans le ton, dans la manière de raconter les histoires, dans l’organisation même. De nouvelles opportu­nités, de nouveaux défis conduisent l’entreprise sur un chemin de la croissance. L’entreprise veut grandir, l’organisation ne doit pas épaissir.

Des designers, on attend qu’ils donnent la ligne. L’harmonie des proportions et la beauté plastique. Mathieu Lehanneur nous propose une autre vision du métier. Ce qui lui importe, en tant que designer, n’est pas la belle courbe mais la relation entre les hommes et les choses. Ce faisant, il recherche une autre ligne, directe, qui porte sur l’efficacité de cette relation, axée sur la résolution d’un problème. 

Première expression de l’acte créatif, la ligne est peut-être aussi son aboutissement. À Lascaux, elle fut l’expression de notre humanité. La quête de l’essentiel, dans l’organisation, est une ligne d’horizon qui tente de renouer avec cette humanité.

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