Le Journal de l'École de Paris - septembre/octobre 2017

Le génie du lieu

septembre/octobre 2017

L'édito de Thomas PARIS

La globalisation et le développement de l’économie numérique se sont accompagnés d’un intérêt paradoxal porté aux lieux. Les maisons de luxe présentes aux quatre coins du monde montrent patte blanche en mettant en avant leurs racines. Les start-up qui visent un marché global se concentrent dans des bâtiments emblématiques qui poussent comme des champignons, à l’instar de Station F, le plus grand incubateur d’Europe récemment inauguré à Paris. Les produits manufacturés sont issus de processus dont la géographie très internationale donne le tournis, mais les consommateurs accordent une attention de plus en plus grande à l’étiquette qui indique “made in quelque part”. Y aurait-il un génie du lieu ?

Dans le Comté, le génie du lieu est celui du terroir, qui donnera un goût particulier, plus précisément une variété de goûts, au fromage produit par le lait des vaches qui se nourrissent dans les pâturages de Franche-Comté. Il tient aussi à la régulation collective qui a été mise en place autour de l’appellation, pour en préserver l’identité et contrôler la croissance de son marché. Le comté est « plus qu’un fromage, il est aussi synonyme l’aménagement du territoire, de dynamisme rural, de maintien de l’emploi, de protection de l’environnement, de valeurs partagées. » Le Comté est le génie d’un lieu.

Le terroir peut s’exprimer aussi dans une capacité de mobilisation autour d’une fierté partagée. L’aventure du Puy du Fou est extraordinaire de dynamisme, d’audace, d’ambition. Elle est née de la volonté d’un homme de valoriser une région et de sa rencontre avec un site remarquable. Ensuite c’est l’histoire du développement d’une entreprise à nulle autre pareille qui se fait dans une interaction étroite avec son territoire, jusqu’à conquérir le monde…

Le génie français qui s’était tant affirmé dans le cinéma tardait à le faire dans l’univers émergent des séries. Éric Rochant, à l’origine du Bureau des légendes, a contribué au rattrapage français, en amenant une nouvelle organisation du travail, en introduisant la fonction cruciale de showrunner, et en rassemblant l’ensemble des activités, de l’écriture au montage, dans un même lieu. L’importance du lieu tient ainsi à la logistique, la gestion des flux, dans un contexte d’accélération et de complexité croissantes.

C’est sur ce dernier constat que s’est montée l’association BIP Humanitaire. Le monde globalisé engendre des aberrations, comme les tonnes de produits mis au rebut alors même qu’ils ont une valeur considérable à l’autre bout du globe. Pour combler ce hiatus, BIP Humanitaire a développé à Meaux un outil logistique au service de toutes les bonnes intentions.
Les délocalisations industrielles nient l’importance du lieu : l’on pourrait produire ici ou là, seul importerait le coût. Dans le secteur de la sous-traitance électronique, marqué par le transfert massif des productions vers l’Asie, la PME normande Alliansys s’efforce de démontrer le contraire par un plan ambitieux, bâti sur la conviction que la relocalisation exige un effort d’investissement, et que la proximité avec ses clients est une nécessité, parce que la relation importe plus que le produit.

On sait des génies qu’ils dorment dans les lampes et ne se réveillent qu’après frottement. Le génie des lieux se manifeste dans une dynamique permanente de mouvement, de flux et de rencontres.

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