Annals

Volume XX | Sessions of 2013

Les Big Bangs, les Big Crunchs et les belles évasions

Depuis 2008 au moins, avec l’improbable faillite de Lehman Brothers, l’actualité nous abreuve de catastrophes économiques, en France plus qu’ailleurs, où le nombre de fermetures d’entreprises et le nombre de chômeurs ne cessent de croître. Mais ce n’est pas l’impression qui domine lorsqu’on parcourt les comptes rendus des réunions de 2013 de l’École de Paris du management. On y recense en effet, plus que les années précédentes, de nombreuses aventures heureuses, souvent triomphales, notamment dans le nouveau séminaire Aventures industrielles. Une analogie vient à l’esprit avec les conceptions actuelles de la naissance de l’univers. À partir de la théorie de l’expansion continue, en remontant par la pensée la chronique des millénaires, on arrive au Big Bang, où à partir d’un point de masse presque infinie, les objets célestes ont graduellement pris naissance et occupé un espace croissant. Mais les astrophysiciens nous assurent que l’expansion ralentit, jusqu’à s’arrêter dans quelques milliards d’années, et repartir dans l’autre sens pour accumuler toutes les masses de l’espace en un point, comme au départ du Big Bang. C’est le Big Crunch. L’École de Paris du management a recensé quelques Big Crunchs économiques, mais il est clair qu’il est plus facile de donner la parole à des hommes d’affaires heureux de leurs succès qu’à leurs infortunés confrères vaincus par les tempêtes économiques. Car c’est bien de tempêtes dont il s’agit, avec l’avalanche d’innovations techniques et commerciales, les communications toujours plus rapides, qui coulent les bateaux fragiles et propulsent les mieux gréés. Mais on recense, à côté de ces aventures heureuses ou tragiques de croissance ou d’écroulement, des exemples d’initiatives qui ne s’expriment pas en termes quantitatifs de chiffre d’affaires ou de profit, mais qui se donnent pour objectifs des valeurs qualitatives, de l’ordre de la charité ou de la beauté. Peut-être faut-il chercher dans ces directions les clefs du management de demain. Nous proposons de les appeler : les belles évasions. Voyons comment se regroupent les réunions de 2013 selon ces trois catégories. LES BIG BANGS Une soirée-débat a été consacrée aux ressorts de la renaissance industrielle de la France (p. 415). Tous les succès économiques n’ont pas la même origine. Les plus attendus reposent sur des innovations qui ont rapidement séduit la terre entière. Mais d’autres ont pour origine de spectaculaires efforts commerciaux pour promouvoir des produits déjà connus. Par ailleurs, les efforts réussis de conquête du monde ont souvent pour sources des initiatives insolites. On peut regrouper selon ces distinctions plusieurs des comptes rendus de ce volume. Innovations L’innovation la plus spectaculaire examinée en 2013, parce qu’elle concerne un outil familier, l’automobile, mais aussi parce qu’elle mobilise des moyens extravagants, est la Model S de Tesla, « la meilleure voiture du monde », véhicule intégralement électrique au prix astronomique mais qui se vend à profusion (p. 167). Bien d’autres innovations moins médiatiques, mais non moins dignes d’admiration, ont été présentées ; elles ont concerné des fils et des câbles (p. 119), le fil fourré (p. 379), la robotique (p. 127), l’altimétrie (p. 143), l’extrusion (p. 333), la pharmacie (p. 341), l’injection de matières plastiques (p. 347), les outils d’aide à la conception et l’entretien des circuits électriques (p. 391). Elles ont à chaque fois engendré une diffusion mondiale alors qu’elles étaient parfois lancées par des entreprises microscopiques à l’échelle de la planète. Commerce Les réunions qui suivent ont relaté des efforts impressionnants pour promouvoir des produits ou des services qui n’avaient jusque-là que des marchés insuffisants, locaux ou confidentiels. Le compte rendu le plus émouvant dans cette catégorie est celui de l’aventure de World Tricot, qui met en scène une héroïque ancienne ouvrière qui, à travers de terribles difficultés, a conquis les marchés de la maille haut de gamme (p. 209). Par ailleurs, l’École de Paris a entendu des témoignages de l’immobilier d’entreprise (p. 57), du trafic aérien (p. 29), de la connectique (p. 35), du matériel agroalimentaire (p. 367 et p. 373), des médicaments pédiatriques (p. 111), du cirque (p. 311), de la haute gastronomie et des épices (p. 325 et p. 359). Enfin, une soirée-débat a été consacrée à un dossier qui fait ces temps-ci grand bruit sur la scène médiatique, la surprenante indifférence des pouvoirs publics français à l’égard des potentialités du tourisme (p. 425). Se retrouve dans cette catégorie le grand chantier ferroviaire Lyon-Turin, dont le destin est toutefois incertain depuis des décennies (p. 65). Sources insolites Les exploits précédents, de l’une ou l’autre variété, ont souvent pour origine des singularités ou des initiatives insolites qui ont suscité ou facilité leur émergence. Il a pu s’agir d’une inspiration exotique (p. 19), de patrons atypiques qui ont transformé en atout un handicap physique ou social (p. 241), de petits industriels conquérants et sans complexes (p. 385), d’actes transgressifs mais porteurs de renouveau (p. 73 et p. 217), de coachings qui galvanisent les prouesses (p. 87), d’une recherche universitaire convertie en projet industriel (p. 97), du chaos sciemment entretenu (p. 399). Une séance a examiné l’effet catalyseur d’initiatives publiques originales : les pôles de compétitivité (p. 135). LES BIG CRUNCHS Il est difficile de faire parler les morts, mais l’École de Paris du management a pu recueillir des témoignages intéressants d’acteurs de la vie économique qui ont frôlé la mort et ont rebondi. La ville de Marseille s’enfonçait dans le déclin, elle a su exploiter son accession au statut de Capitale européenne de la culture (p. 79). La SNCF est en crise, mais elle procède à des révisions stratégiques radicales (p. 49). La société PSA vendait de moins en moins d’automobiles : elle rebondit par une action sur le style (p. 283). À une échelle moindre, un éditeur tente de sauver l’édition de qualité grâce au livre numérique (p. 289). L’illustre jouet Meccano se mourrait : le voilà reparti fougueusement à l’initiative d’un patron et de son fils amoureux de la marque (p. 353). Les Constructions métalliques de Provence avaient sombré après un destin glorieux, mais des ingénieurs, des cadres et des ouvriers ont voulu préserver leurs savoir-faire et ont permis à l’entreprise de renaître de ses cendres (p. 43). Cela étant, la guerre économique fait de plus en plus rage, les victimes sont légion parmi les start-up (p. 103) et l’on compte de plus en plus de victimes dans la population, pas toujours convenablement recensées (p. 233). Les géants de l’internet sont eux-mêmes engagés dans une bataille féroce qui pourrait mettre à terre un ou plusieurs d’entre eux (p. 159). Pour remédier à ces maux, et notamment pour faire reculer le chômage, les États s’accrochent à des outils qui avaient leur pertinence au XXe siècle, mais dont on sent de plus en plus les limites. Une séance a été ainsi consacrée à la tyrannie du PIB et de la croissance (p. 183). La police elle-même s’est vue enserrée dans des carcans bureaucratiques résultant d’effets inattendus de systèmes d’évaluation mis en place dans l’idée de stimuler son efficacité (p. 257). LES BELLES ÉVASIONS Toutes les évocations qui précèdent renvoient à la logique économique, voire comptable, des recettes et des dépenses. Mais il est de plus en plus évident que cette logique engendre des dommages de moins en moins tolérés par les opinions publiques, et que se multiplient les initiatives qui visent à y échapper ou du moins à y remédier. L’École de Paris du management s’est faite, comme depuis son origine, l’écho de telles initiatives. Le domaine le plus abordé sur ce registre a été le social. Une séance présente une intéressante expérience québécoise d’investissements socialement responsables et soucieux de développement durable (p. 151). Une autre fait le point sur cette nouvelle finance qui se soucie d’avenir (p. 193). Des députés européens, ayant perdu confiance dans la finance et mal armés face aux nombreux lobbyistes que celle-ci leur envoie, ont suscité la création d’une ONG originale pour décrypter les arguments des financiers, aider au travail législatif et éduquer l’opinion (p. 175). Une séance a mis en évidence le fait que les business schools d’aujourd’hui ne se bornent plus à transmettre une vision capitaliste conventionnelle mais s’ouvrent à des approches critiques appréciées des élèves, des professeurs et des chercheurs (p. 201). Une fois de plus, Danone est à l’honneur, cette fois pour son soutien aux communautés rurales démunies afin de les aider à reconstituer leurs écosystèmes (p. 249). Une soirée-débat a été consacrée au problème plus général du financement des projets à vocation sociale. Au fur et à mesure que les États se retirent, de nouveaux acteurs financiers s’intéressent à de tels projets d’économie sociale et solidaire, mais on peut craindre de nouvelles bulles : après tout, les subprimes avaient au départ une vocation sociale, celle de permettre au plus grand nombre de devenir propriétaires de leur logement (p. 433). En ces périodes chahutées, les gouvernements sont mis à rude épreuve et les démocraties sont fragilisées car il leur est difficile de faire ratifier des mesures impopulaires. Or, nous avons exploré au cours d’une séance les rouages et les vertus de l’approche suisse de la démocratie, bien plus proche du peuple qu’ailleurs (p. 225). Une séance a été consacrée aux curieux développements d’outils numériques censés favoriser le bien-être au travail (p. 407) : est-ce une fuite dans l’hédonisme ou l’amorce d’une approche de la santé au travail faite de responsabilisation des salariés et des entreprises ? Le séminaire Création a organisé des réunions consacrées aux arts : le cinéma, où des producteurs s’unissent selon des modalités originales pour faire face aux aléas de leur métier sans brider leur créativité individuelle (p. 265) ; le théâtre, où un metteur en scène et créateur de compagnies s’ingénie à trouver des manières d’échapper à l’enfermement qu’engendre la bureaucratie associée aux subventions publiques (p. 271) ; les arts et la commande publique, où l’on voit comment une directrice de projet arrive à préserver la création face à la rigidité des règles de la commande publique (p. 277) ; l’architecture, où une agence entretient avec succès depuis quarante ans un travail collectif inventif entre des associés de toutes générations et placés sur un plan d’égalité absolue (p. 297) ; les arts populaires, dans une expérience originale qui s’attache à attirer les populations locales diverses pour les intéresser à toutes formes d’art (p. 305). Malraux disait, dans les années 1960, que lorsque l’État investit dans la culture, il fait des économies sur le nombre de policiers. Pourtant la société française était portée à l’époque par la croissance et l’économie faisait miroiter à chacun un avenir meilleur. Ce n’est plus le cas aujourd’hui, où la société est rongée par les dérèglements de l’économie. On est souvent porté à se contenter de proposer des remèdes économiques à la situation du moment, mais c’est risquer de s’enfermer dans une vision qui mène à une impasse. Une séance du séminaire Création sur les compétitions de voile (p. 319) résume, à travers l’exemple d’un navigateur hors pair, les ressorts du management idéal : il faut du rêve, de l’efficacité, de la vigilance, une rigueur d’organisation et un sens de l’animation des personnes et des équipes. Il faut, en quelque sorte, un management humaniste, manière de faire que l’École de Paris du management s’attache à préciser depuis sa création.

Volume XIX | Sessions of 2012

À l'image de la Patrouille de France

Parmi les comptes rendus de l’année 2012 rassemblés ci-après, se trouve un trésor, un bijou, un diamant noir : “La petite musique de la patrouille de France” (p. 325), qui rapporte le témoignage de Cédric Tranchon, leader de cette petite escadrille d’élite, formation de huit avions qui se produisent dans les meetings aériens les plus prestigieux, et en particulier lors du défilé du 14 juillet à Paris, pendant lequel ils survolent les Champs-Élysées en déroulant un ruban de fumées bleu-blanc-rouge. Il est apparu au rédacteur de la présente préface que les caractéristiques de cette petite entreprise d’exception réunissaient les principaux traits que l’on pouvait anticiper pour le management des organisations les plus diverses dans les années à venir, et cela à la lumière des leçons qui se dégagent des autres comptes rendus. En voici une liste sommaire : - la petite taille : les neuf pilotes de cette patrouille vivent ensemble jour et nuit pendant les six mois que dure leur période de plein exercice de leur mission, la qualité de leurs prestations dépendant étroitement de la parfaite connaissance qu’ils acquièrent les uns des autres, en matière de gestes techniques et même de comportements personnels ; - la haute technologie : leur virtuosité les contraint à adopter des comportements interdits pour des raisons de sécurité à des pilotes de chasse en missions normales, comme de voler au ras du sol ou tout près les uns des autres, ce qui exige qu’ils disposent d’appareils entre­tenus à la perfection ; - la rudesse de l’effort : aussi bien dans leur corps que dans leur moral, ces militaires aguerris subissent des contraintes à la limite des forces humaines ; - la noblesse des objectifs car ils ne font cela que pour la beauté de l’exploit, l’émulation vis-à-vis des autres formations de même vocation à travers le monde, et le sentiment de déployer réellement et symboliquement le drapeau de leur pays dans le ciel. Mettons cette liste de critères en regard des caractéristiques des organisations qui créaient la norme dans les décennies passées au sein des pays développés. Les multinationales géantes et les appareils étatiques : la grande taille impose des règlements pérennes, l’anonymat, l’interchangeabilité des agents, inerties difficilement compatibles avec la mondialisation et la rapidité croissante des mutations de toutes sortes, d’où le succès des commandos de copains. Les productions de masse : les fabrications d’objets simples et bon marché s’installent massivement dans les pays émergents, les pays développés se concentrant sur les biens et services à haute valeur ajoutée. La guerre économique : la facilité des communications fait que nul n’est à l’abri de concurrences mortelles jaillissant de n’importe où, ce qui impose de déployer des efforts incessants pour conserver son avance. L’enthousiasme : la poursuite du profit reste la contrainte de base dans le monde économique, mais l’argent ne suffit plus pour motiver les collaborateurs, il faut les faire rêver, répondre à leurs aspirations au travail bien fait selon leurs normes (p. 229). Telles sont les caractéristiques les plus probables du management de demain, et on peut déjà en déceler les traits dans les comptes rendus ci-après, en les regroupant dans les catégories suivantes : les entreprises industrielles et commerciales, les autres activités marchandes, le poli­tique, le social, le culturel, et l’incertain. ENTREPRISES INDUSTRIELLES ET COMMERCIALES L’École de Paris a recueilli les témoignages d’entre­prises, grandes ou petites, qui ont suscité au sein de leurs personnels, par des procédés managériaux variés, le sentiment que chacun était responsable du succès et de l’avenir de l’entreprise, comme dans la Patrouille de France, malgré la taille souvent gigantesque de l’entreprise en question. C’est notamment le cas chez Bosch, qui n’a pas d’actionnaires (p. 19) ; à l’Office Chérifien des Phosphates, passé en peu de temps d’une structure féodale à une dynamique structure autogestionnaire d’avant-garde (p. 53) ; chez Renault, où des mesures énergiques stimulent aujourd’hui la créativité (p. 63), ce qui a notamment produit l’exploit improbable de la voiture low cost Logan (p. 445) ; aux Bell Labs, moteur de l’innovation d’Alcatel-Lucent (p. 103), qui a fait l’objet d’un second témoignage (p. 111) ; chez Michelin, où le traditionnel culte du secret a cédé récemment la place à un dynamique festival de créativité (p. 151) ; chez EADS, qui a créé en son sein une Innovation Nursery, au nom significatif (p. 165) ; chez Essilor, numéro un mondial des verres optiques, où le plus humble salarié, voire un retraité, est entretenu dans le sentiment qu’il possède et participe à la conduite de l’entreprise (p. 221) ; dans la fonderie Favi, où le charismatique patron Jean-François Zobrist a pour préoccupation essentielle le bonheur de ses collaborateurs (p. 243) ; aux Forges de Laguiole, où chaque ouvrier se perçoit comme un artiste livrant à la terre entière ses couteaux de légende (p. 283). A contrario, l’expérience de Toyota à Valenciennes suggère que les méthodes japonaises de vie professionnelle collective ne s’exportent guère sans adaptation (p. 401). À côté des entreprises proprement dites, on apprend que la Chine se préoccupe de stimuler et de protéger la créativité industrielle au moyen d’une méticuleuse politique de brevets (p. 119), Chine où un hardi innovateur occidental en dispositifs médicaux vient de s’implanter (p. 135). Enfin, l’extrême souci de la valorisation du créateur a été mis en scène par l’évocation des industries françaises du luxe (p. 409). AUTRES ACTIVITÉS MARCHANDES À la périphérie de l’industrie, ce même souci de la personnalisation de la vie économique s’est exprimé dans des occasions variées. L’opportunité d’une résilience élevée devant la volatilité des marchés a été illustrée par la mutation spectaculaire d’un graveur de CD vers une pratique tout autre du travail du silicium, celle des plaques photovoltaïques (p. 157). Une orientation nouvelle de l’activité de conseil mettant l’accent sur les personnes et le sur-mesure au détriment des grandes réorganisations qui se recommandaient naguère a été illustrée par deux interventions, l’une portant sur l’évolution du monde du conseil (p. 27) et l’autre sur l’invention et la diffusion d’une méthode permettant de s’organiser au plus près des singularités locales (p. 39). Une haute figure du management, Michel Bon, est venu plaider la répartition et la personnalisation du profit au sein des entreprises (p. 213). Il n’est pas jusqu’au domaine d’inspiration si propice au rationalisme centralisateur de l’électricité pour se préoccuper dernièrement des pièges subtils des énergies intermittentes (p. 85) et de design (p. 331). Cette dernière discipline a été notamment abordée à travers l’épopée pionnière de l’École nationale supérieure de création industrielle depuis 1982 (p. 373). Enfin, l’École de Paris a recueilli le vibrant témoignage d’un moine passionnément engagé dans l’humanisation des relations de travail (p. 235). POLITIQUE Au niveau des nations comme au niveau des régions se manifeste un mouvement analogue à celui que l’on observe dans les entreprises, à savoir une affirmation de singularités locales au détriment des grandes ambitions globales qui ont caractérisé l’après-deuxième guerre mondiale, au temps des Trente Glorieuses et de la croissance économique triomphante. C’est ainsi que l’économiste Jean-Marc Daniel croit plus dans l’innovation et les initiatives locales que dans les mesures macroéconomiques pour retrouver la santé collective (p. 33). C’est un diagnostic analogue que formule le rapport Gallois présenté par son rapporteur Clément Lubin (p. 173). Dans des pays réputés collectivistes comme le Japon (p. 383) et la Russie (p. 391), on constate des mouvements d’idées nouveaux en faveur d’initiatives locales et différenciées. En France même, la décentralisation est vantée par les élus (p. 277) de même que la promotion personnalisée des régions et de leurs images de marque (p. 269), y compris dans le domaine si enclin au jacobinisme qu’est le chemin de fer (p. 289). L’affrontement du pouvoir central et des initiatives locales atteint un degré caricatural dans les inextricables débats autour du Grand Paris (p. 303). A contrario, la ville de Nantes fournit un exemple édifiant de créativité locale cohérente (p. 353). SOCIAL Dans les domaines si portés aux solutions globales que sont la santé et la pauvreté, on recense sous des formes variées des initiatives qui vont dans le sens de la prise en charge des difficultés par des initiatives locales, voire par les individus. En matière de santé, trois réunions ont présenté les nouvelles formes de prise en charge de leur hygiène personnelle par les individus grâce à la mise en œuvre des nouveaux moyens offerts par les techniques numériques (p. 47, p. 69 et p. 143). Des innovations pharmaceutiques fondées sur des nanoparticules offrent la perspective de personnaliser à l’extrême le traitement des tumeurs (p. 127). En matière sociale proprement dite, la philanthropie (p. 199) prend une place croissante pour suppléer les carences de l’État-providence. Dans le même ordre d’idées, les mouvements associatifs se rapprochent de plus en plus fréquemment des entreprises pour compenser les désengagements des pouvoirs publics (p. 207). L’association Adéma organise des formations au management associatif sanctionnées par un diplôme de l’École des mines (p. 191). Le logement social dans le richissime département des Hauts-de-Seine s’efforce de serrer au plus près les poches de pauvreté qui y subsistent (p. 295). Des grand-mères ont pris fermement leur destin en main pour organiser leur vie en commun dans la Maison des Babayagas (p. 261). Enfin, un projet est monté minutieusement au Cambodge afin de s’en remettre à des initiatives locales pour fournir de l’eau potable en suffisance à de petits villages isolés (p. 251). C’est le pas supplémentaire que vont devoir faire les grandes entreprises lancées dans la “base de la pyramide”. Les prophètes de cette approche du marché des pauvres promettaient de belles perspectives aux multinationales, qui auraient la puissance pour diffuser mondialement des réponses trouvées localement aux besoins de populations démunies, mais l’observation sur le terrain montre qu’on ne peut faire fi des singularités locales (p. 183). CULTUREL S’il est un domaine où la supériorité de la France n’est pas discutée, c’est l’art de vivre. On songe d’abord à la gastronomie avec le témoignage attachant du restaurateur trois étoiles au Guide Michelin, Alain Passard, dans son établissement parisien l’Arpège, qui explique qu’après de nombreuses années à exceller dans les viandes (déjà trois étoiles), il s’est reconverti pour retrouver le goût de la création dans une cuisine où dominent les légumes, qu’il produit lui-même avec un extrême raffinement (p. 339). La musique a fait l’objet d’une présentation concernant le disque, où l’affrontement est rude entre trois majors et une multitude de microstructures qui subsistent tant bien que mal (p. 345). Le théâtre est évoqué à propos de l’expérience, si pittoresque, si féconde et si parisienne du Café de la Gare (p. 361), et la vitalité de la culture parisienne en général à propos de la Gaîté Lyrique (p. 367). Une évocation somptueuse de création nous est offerte par la présentation du ballet de l’Opéra de Paris par sa directrice (p. 319). La valorisation de la création artistique relève du hasard des rencontres et de l’intime conviction qui président à la découverte de nouveaux artistes‚ mais aussi de la nécessité de structures dans lesquelles la valeur peut se construire. La place de Paris a perdu sa prééminence dans la peinture, mais un hardi entrepreneur s’est lancé dans la création d’une galerie à New York pour se connecter aux milieux les plus féconds d’aujourd’hui (p. 313). Il est un aspect de l’art de vivre où l’excellence de Paris est célèbre depuis le Moyen Âge, c’est l’échange d’idées, le débat de haut niveau. Dans ce domaine, le Collège des Bernardins renoue avec l’époque la plus brillante de l’épopée des moines cisterciens (p. 77). Cette splendide architecture gothique dûment restaurée abrite aujourd’hui une activité foisonnante d’échanges et de recherches dans tous les domaines de la pensée, confessionnelle et laïque. FACE À L’INCERTAIN Il reste à évoquer trois réunions des Invités qui n’ont pas de rapport avec la Patrouille de France où tout aléa doit être impérieusement maîtrisé. Il s’agit des problèmes méthodologiques posés par l’incertitude dans la vie des affaires, avec le manque d’outils scientifiques pour en réduire les nuisances (p. 417), notamment lorsque la source se trouve dans des phénomènes de la nature (p. 435), mais pire que tout lorsque la source en est de nature financière, où des initiatives humaines créent des ravages, qu’une gouvernance adaptée devra bien un jour ou l’autre juguler (p. 425).

Volume XVIII | Sessions of 2011

Du crépuscule des Lumières à l’aube de la lumière

Le mot de crise domine les médias et les débats d’idées au cours de l’année 2011, et l’École de Paris, lieu d’intelligence et de dialogue fortement en prise avec les inquiétudes du moment, ne pouvait manquer de s’en faire l’écho dans les cinquante-sept comptes rendus de réunions rassemblés ci-après. Mais qu’est-ce qui est en crise au juste ? À part des conflits armés souvent cruels mais locaux, des zones de misère encore trop vastes mais dans un monde largement épargné, et des calamités qui recueillent pendant quelques jours un vaste écho dans les médias, l’humanité est globalement en grand progrès technique, et la situation politique, économique et sociale de milliards de gens, dans les pays développés et dans les puissants pays émergents comme la Chine, l’Inde, le Brésil, etc., est globalement meilleure qu’elle n’a jamais été. Alors qu’est-ce qui ne va pas ? La crise est en fait celle des modèles de sociétés hérités des siècles précédents. La crise la plus facile à résumer est celle du communisme qui, après avoir régné sur près de la moitié de l’humanité, n’a plus qu’une existence anecdotique dans les esprits et moins encore sur le terrain. Mais cette défaite n’est en rien une victoire de son adversaire le libéralisme, doctrine qui n’est jamais mieux résumée que par l’idéal des États-Unis d’Amérique, « the land of the free and the home of the brave » si l’on en croit l’hymne national : une économie caractérisée par la liberté d’entreprendre, la concurrence favorisant les patrons les plus avisés, les salariés négociant leur force de travail, des puissances publiques efficaces mais discrètes, expressions de la volonté du peuple et gardiennes d’enjeux collectifs comme la monnaie, la défense nationale, l’éducation, la santé, etc. C’est en réalité la matérialisation historique d’une théorie qui s’est élaborée sur les ruines des monarchies absolues au XIXe siècle, et fruit du Siècle des Lumières. Voilà le grand mot lâché : les Lumières ! Ce mot porte l’espoir que, de même que l’intelligence humaine lui a procuré de fabuleuses victoires sur la matière, elle lui livrera les recettes du bonheur collectif. Il est à noter que c’est ce même espoir qui est aux sources du communisme. Je propose de caractériser cet échec par l’expression de crépuscule des Lumières. Vingt-deux réunions de l’année 2011 portent témoignage d’un tel crépuscule. Mais des lumières clignotent au sein de ce crépuscule. Elles sont les symptômes d’initiatives inimaginables pour les philosophes du XVIIIe siècle, mais réconfortantes pour tous ceux qui sont épris du respect des singularités humaines. Douze réunions rendent compte de telles réalisations de lumières. Enfin, il est arrivé que du fond de l’amertume, sans que pour autant celle-ci soit dissipée, des tentatives nourrissent des espoirs de lumières. Vingt-trois réunions relèvent de cette approche. Nous dirons alors qu’à l’horizon de ces nuits perce la pâleur de l’aube. La présentation des comptes rendus de ce XVIIIe volume des Annales de l’École de Paris suivra donc le plan suivant : - Le crépuscule; - L’aube; - La lumière. LE CRÉPUSCULE Il est commode de ranger les messages d’alarme contenus dans cette collection en quatre rubriques : l’État, l’économie, la société, l’international. L’État Une réunion a montré que les taxes et impôts qui accablent les PME françaises portent une lourde responsabilité dans leur perte de compétitivité vis-à-vis de l’Allemagne (p. 59). Quant aux grandes entreprises, elles paient de moins en moins d’impôts en France, en mettant de fait les États en concurrence sur leurs fiscalités respectives, voire en recourant à des paradis fiscaux (p. 69). Le tableau de bord du gouvernement est affecté de redoutables distorsions telles que celles observées sur l’exemple du permis de conduire (p. 251). Enfin une séance a mis en évidence les artifices qui distordent le message des élections dites démocratiques (p. 277). L’économie L’industrie française est malade, et ses maux vont s’aggravant (p. 427). Les services, souvent présentés comme une voie de salut, sont bien mal repérés (p. 27). Le venture capital est menacé en Europe (p. 165). La distribution d’eau, service exemplaire en France, a bien du mal à s’exporter dans un pays comme l’Inde (p. 379). L’agriculture subit douloureusement les tempêtes de la concurrence internationale (p. 43). Le vin, domaine d’excellence de la France, n’est pas épargné (p. 357). Quant au chef d’entreprise, cet entrepreneur cher aux économistes, son image est de plus en plus chahutée dans les tempêtes de la conjoncture (p. 407). La société L’éthique des relations de travail, dans les organisations publiques comme privées, est de plus en plus critiquée (p. 271 et p. 19). Les grandes entreprises se soucient de moins en moins des territoires dans lesquels elles sont implantées : les directeurs de sites ont peu de poids et, en cas de crise, les autorités des territoires d’implantation ne savent plus à quel pouvoir s’adresser (p. 289). Les débats sur la retraite ont montré l’extraordinaire difficulté à prendre en compte l’économie en France (p. 85). La pénurie de logements mine la société et la Fondation Abbé Pierre s’est organisée pour interpeller l’opinion et les politiques (p. 295). Les relations avec les travailleurs immigrés, de plus en plus présents dans les pays prospères, posent des problèmes épineux d’intégration et de maintien de l’ordre (p. 417). Après avoir longtemps rêvé d’Europe, les anciens pays de l’Est déchantent en voyant son état actuel, les plus optimistes espérant toutefois que la crise sera un ferment de la construction d’une nouvelle Europe (p. 243). L’international Travailler dans des équipes issues de cultures éloignées les unes des autres est une nécessité de plus en plus répandue (p. 385), mais on est loin d’avoir élaboré des règles universelles de stratégies d’entreprises (p. 393). On note toutefois, dans un pays comme le Nigéria où la diversité des identités et les tensions sont extrêmes, que la difficulté rend imaginatif (p. 371). La construction de l’Europe a mis en relief les décalages entre les systèmes judiciaires des pays membres, casse-tête pour l’internationalisation des affaires, mais de patientes réformes sont en cours pour créer plus d’harmonie (p. 453). L’AUBE Les lueurs d’espérance mises au jour par l’École de Paris peuvent à leur tour être regroupées selon les rubriques suivantes : l’économie, les territoires, la gestion des hommes et les bonnes œuvres. L’économie L’énergie souffre de graves problèmes de régulation or, voici qu’une entreprise propose une réponse originale : produire de l’effacement de consommation (p. 93). Une alternative prometteuse aux duretés du capitalisme suscite un regain d’intérêt : l’économie sociale et solidaire (p. 175), au risque même d’être idéalisée (p. 217). Les investissements dans les PME bénéficient d’initiatives nouvelles pour financer leur croissance (p. 149). La recherche universitaire est encouragée à irriguer des réalisations industrielles (p. 101, p. 117). De grandes entreprises développent des initiatives pour accélérer leur vitesse d’innovation (p. 133), ou même pour se faire aimer du public par une création perpétuelle d’innovations (p. 337). On se met à faire appel à des designers pour gérer sa marque (p. 343). L’information numérique laisse espérer de fécondes révolutions dans les communications (p. 435). Face aux difficultés du capital-risque, une société s’affranchit des découpages traditionnels entre amorçage, capital-risque, capital-développement, capital-transmission, en développant un modèle d’investisseur sectoriel (p. 141). Dans le cadre du Grand emprunt, une société est créée pour permettre une gestion plus offensive de la propriété industrielle (p. 157). Dans le domaine de l’architecture, où la création est extrêmement personnalisée, des équipes inventives s’organisent pour survivre à leurs géniaux créateurs (p. 349, p. 363). Les territoires Par contraste avec le centralisme, maladie chronique de la civilisation française, de prometteuses initiatives font émerger des territoires créatifs là où l’on ne l’attendrait pas, montrant que la capacité créative d’un territoire varie considérablement d’un lieu à l’autre, n’en déplaise à l’État (p. 283). Les Régies de quartiers, nées de situations de crise que les habitants ont voulu prendre en main, continuent à défendre leur originalité malgré les visées normalisatrices de l’État (p. 301). La gestion des hommes Des initiatives prometteuses apparaissent pour accompagner les mobilités professionnelles (p. 201). La diversité des cultures est affrontée plus lucidement en ces temps de mondialisation (p. 35). La bureaucratie chinoise a facilité l’émergence d’entrepreneurs chinois, ce qui paraîtrait impossible à nos cultures occidentales (p. 399). La formation aux réalités des gestions locales est explicitement prise en compte dans la formation des fonctionnaires territoriaux (p. 257). Les organisations confrontées à des problèmes de haute sécurité deviennent des laboratoires d’invention de nouveaux modes de relation entre les hommes et de gestion de la confiance (p. 445). Les bonnes œuvres Le Secours Catholique, qui intervient dans des aspects de plus en plus variés de la vie des personnes dans le besoin, se transforme pour mener son action avec encore plus de cohérence (p. 233). Les Sœurs de la Charité, qui œuvrent depuis 1734 au service de l’homme souffrant, ont mené un travail patient pour faire face à leur déficit démographique en transmettant leur patrimoine à des chrétiens laïcs (p. 263). LES LUMIÈRES L’École de Paris a recueilli des témoignages d’initiatives qui ne doivent rien ou presque aux modèles sociaux héritiers du Siècle des Lumières, mais qui concrétisent des recherches d’épanouissement au plus près des aspirations personnelles des acteurs. On peut les classer dans les rubriques suivantes : adaptations locales, libération des acteurs, énergies nouvelles, arts de vivre. Adaptations locales La société Danone, restée fidèle aux doctrines de son génial inspirateur Antoine Riboud, multiplie les initiatives industrielles adaptées aux contextes les plus exotiques et aux sociétés les plus démunies (p. 193) ; elle a même l’ambition de réviser partout ses relations avec ses environnements (p. 51). On invoque souvent le modèle social suédois, en disant qu’il n’est guère copiable, mais on verra que les réalisations actuelles résultent de la construction patiente d’institutions et de règles du vivre ensemble dont d’autres pourraient s’inspirer (p. 209). Libération des initiatives Bien loin du lien de subordination qu’implique l’économie classique, divers exemples montrent des travailleurs heureux de contribuer en acteurs libres à des créations collectives (p. 225), ou des entrepreneurs créer leur activité en étant confortés par la convivialité créée par une coopérative d’emplois et d’activités (p. 185). Des fonctionnaires en mal d’identité retrouvent fierté et efficacité grâce à un processus mis en place pour faire renaître le collectif, honorer leur métier et leur permettre les initiatives qu’ils jugeront appropriées pour assurer leur mission de service public (p. 77). Développement durable Le développement durable est un impératif que les politiques se plaisent à invoquer, mais on sait que les idées séduisantes se heurtent souvent à des impératifs économiques. Les pratiques évoluent cependant progressivement, et l’on verra que Total investit significativement dans les énergies renouvelables (p. 125). Arts de vivre Un éditeur fou de littérature a tracé son chemin à l’écart des grosses machines d’édition en ne publiant que ce qu’il peut lire personnellement et en développant des relations personnelles avec ses auteurs ; bien que resté petit, il fait désormais référence (p. 331). Si les nageurs français occasionnent une pluie de médailles, ce n’est pas parce que ce sont des robots-nageurs sélectionnés de manière cartésienne selon des caractéristiques physiologiques, mais des personnes reconnues pour leurs singularités et placées dans un environnement humain régi selon des principes pensés par un entraîneur national féru de philosophie (p. 309). La bande dessinée est maintenant considérée en France comme un art, et elle le doit beaucoup au journal Pilote : il a cassé les genres, dans les années 1960, et créé un espace de liberté attirant des créateurs atypiques et talentueux sous la houlette d’un rédacteur en chef génial et redoutable, dans un mode de relation effervescent dont on a peut-être le génie en France (p. 315). Si le 20 heures de France 2 connaît le succès, c’est parce qu’il est conçu comme une aventure éminemment collective, ce qui l’aide à échapper au formatage de l’information (p. 331). Les personnes âgées vivent mieux si elles restent à leur domicile, mais plus elles sont dépendantes, plus le maintien chez elles est problématique ; une société a alors le projet d’utiliser les plus récents outils numériques pour faciliter la coordination des intervenants (p. 109). « Douce France » disait la chanson, mettant l’accent sur un art de vivre que nous enviaient les étrangers. Si aujourd’hui se soucier d’art de vivre paraît suspect, c’est que les sociétés, et les politiques, sont surtout préoccupés d’économie et valorisent l’efficacité et l’effort. Pourtant, quand on regarde de près la vie des organisations, on découvre que l’efficacité n’est guère durable si les acteurs ne se sentent pas bien dans leur peau. Examiner la variété des façons dont les organisations privées et publiques conjuguent efficacité et vie sociale, économie et sens, est la tâche à laquelle s’attache l’École de Paris depuis près de vingt ans, au travers de près de 1000 réunions. Tâche passionnante, tellement l’imagination des acteurs est grande et les enseignements de leur créativité féconds.

Volume XVII | Sessions of 2010

Le management bien pensé est un humanisme

Lorsqu'en 1945 Jean-Paul Sartre publia L'existentialisme est un humanisme, son intention était claire : il s'agissait de réfuter l'idée selon laquelle la doctrine d'avant-garde dont il s'était fait le porte-parole, et qui avait suscité l'enthousiasme de la jeunesse branchée de l'époque, était une incitation à l'immoralité, à la débauche, un ferment de destruction de toute société policée. On comprend pourquoi. Dans la suite logique de la phénoménologie de Husserl et Heidegger, cette doctrine partait du postulat que l'existence précède l'essence, ce qui entraîne que l'être humain n'a aucun Dieu ni aucune doctrine morale qui s'imposeraient à lui, et qu'il lui appartient, en toute liberté, de choisir sa route. De là à conclure que tout est permis, il n'y a qu'un pas, que Jean-Paul Sartre se refuse à franchir. Car s'il est vrai que l'homme est libre, il est tout aussi vrai qu'il est infiniment responsable, et qu'il lui appartient de s'engager, et de se préparer à rendre des comptes à la société de son implication dans les enjeux collectifs. Tel est le cœur de l'humanisme nouveau dont Sartre se réclame. C'est un procès analogue que les moralistes sont portés à faire aux diverses écoles qui se réclament du vocable management et que je résumerais de la façon suivante : au début du xxe siècle, l'apparition de grandes organisations industrielles et commerciales a fait naître l'idée que leur gestion relevait d'un ensemble de techniques, ce qu'a magistralement mis en forme l'ouvrage de Henri Fayol, Administration industrielle et générale (1916). Il s'agissait, pour maîtriser les organisations industrielles, de gouverner efficacement les hommes en définissant clairement leurs rôles. S'est produit, dans les années 1930, un séisme culturel majeur connu sous le nom d'École des relations humaines. On s'est avisé que pour que les exécutants donnent le meilleur d'eux-mêmes dans leurs tâches, il ne suffisait pas de leur donner des ordres et un salaire, il fallait en plus leur donner des marques d'estime. Mais à partir de cette constatation, deux voies de conséquences se sont ouvertes : ou bien il s'agit d'une technique de plus pour manipuler les âmes avec toujours pour objectif la maximisation du profit, ou bien il s'agit de considérer l'humain non plus comme un moyen mais comme une fin, le profit n'étant plus considéré que comme une contrainte. Telle est la définition que Sartre lui-même, à la suite d'Emmanuel Kant, donne d'un véritable humanisme. Notre époque, avec les ravages que la guerre économique sème dans la société, avec les problèmes de chômage, de harcèlements, de stress, de suicides, pose la question du choix entre ce que j'appellerais le management bien pensé vecteur d'humanisme, et le management plus ou moins cynique, qui manipule les gens comme des choses. La lecture des travaux de l'École de Paris du management en 2010 vient éclairer de façons diverses la question du contenu de ce management humaniste. Ils peuvent en effet se regrouper selon les rubriques suivantes : - les ingrédients de l'estime d'autrui ; - la nature humaine respectée ; - les solidarités ; - les innovations humanistes ; - la diversité des cultures ; - la finance humanisée. LES INGRÉDIENTS DE L'ESTIME D'AUTRUI La question de la valeur des actifs qui ne font l'objet d'aucune évaluation comptable a été crûment posée, notamment la considération qui galvanise l'énergie des collaborateurs des entreprises (p. 51). Trois professions particulièrement exposées au jugement de l'opinion publique ont pu faire valoir leur point de vue : les médecins hospitaliers (p. 61), aujourd'hui harcelés par des critères de rentabilité financière, les traders (p. 35), régulièrement accusés de gagner des sommes imméritées, et les professions de la viande (p. 77), mises en péril par les crises telles que la vache folle, la grippe aviaire, la grippe porcine. On voit alors une grande entreprise monter un programme ambitieux de formation pour valoriser les ouvriers et techniciens voués aux besognes peu valorisée (p. 207). Une séance a été consacrée au succès de l'émission radiophonique Rue des entrepreneurs qui a réussi, pendant plus de vingt-cinq ans, à passionner des millions d'auditeurs en présentant la vie des affaires comme des aventures romanesques et non simplement guidée par des calculs glacés (p. 199). Les nouveaux outils de communication numérique se révèlent de puissants atouts pour permettre aux personnes en marge de la société de s'affirmer, ce qui prépare un bouleversement du fonctionnement des entreprises (p. 415). LA NATURE HUMAINE RESPECTÉE La nature humaine, dans sa complexité, nécessite des approches prudentes, ce qu'ont montré plusieurs réunions qui se sont préoccupées de catégories fragiles : les salariés stressés (p. 423), les enfants mal socialisés (p. 215), les enfants hospitalisés (p. 239), les lycéens mal informés des réalités socioéconomiques de leur époque (p. 433), les étudiants perdus dans des campus universitaires démesurés (p. 275). Par ailleurs, une rencontre entre un chercheur en gestion et un médecin chercheur en neurosciences (p. 191) a développé l'idée que les identités individuelles sont des combinaisons complexes et rarement cohérentes de convictions, d'affects et d'habitudes (ces dernières souvent ritualisées), et que la cohabitation de ces diverses composantes est fragile. LES SOLIDARITÉS Un homme seul, affirme un vieil adage, est toujours en mauvaise compagnie. A contrario, la vie commune, la solidarité, les échanges, produisent toujours des synergies, qui font que le total est supérieur à la somme des parties, et chacun trouve dans le dialogue de puissants remèdes à l'angoisse. L'École de Paris a livré diverses illustrations de ces bienfaits. À l'intérieur du géant bureaucratique La Poste, les trois cent quatre-vingts premiers managers vivent chaque mois des expériences de mise en commun de leurs expériences avec pour seul souci leur enrichissement mutuel (p. 19). Des élus locaux (p. 269) s'efforcent de sensibiliser et responsabiliser élus et permanents aux réalités locales de leurs domaines d'action. Au cœur du Sentier, naguère temple de la confection, aujourd'hui ruche d'entrepreneurs sur internet, La Cantine accueille des centaines de rencontres et des milliers de participants qui viennent se réchauffer intellectuellement et amicalement (p. 105). Que vaut une innovation ? C'est en réunissant très tôt tous ceux qui interviendront au cours de la vie d'un projet que les Caisses Régionales du Crédit Agricole favorisent de justes évaluations (p. 129). Grenoble, Silicon Valley de la province française, rassemble un maximum de disciplines d'avant-garde au sein du projet Giant (p. 155). Veolia, confronté à une floraison d'innovations en matière d'environnement, a mis en place une organisation qui fédère les start-ups et les experts de toutes sortes pour qu'ils dialoguent efficacement (p. 181). Un chef d'orchestre, pour qui le travail en commun est au cœur de son art, propose ses conseils en entreprise pour y transposer ses méthodes (p. 313). Décathlon fait travailler ses designers en confréries actives qui interviennent depuis l'idée jusqu'à la vente (p. 319). Une petite équipe inventive (Sysnav) met au point un procédé de localisation qui fait mieux que GPS (p. 147). La fabrication des jeux vidéo chez Ubisoft repose sur vingt-quatre petites équipes réparties dans le monde, très autonomes mais très soudées en leur sein (p. 345). Dans le domaine financier, la MACIF s'efforce de pratiquer l'assurance sur un mode coopératif qui confond le rôle de l'assureur et de l'assuré (p. 43). Transvalor, société de valorisation de la recherche née dans la mouvance de l'École des mines de Paris, a pour principe qu'une innovation ne prospère que si inventeur, exploitant et financeur travaillent en étroite coopération tout au long de l'histoire du projet (p. 171). La Croix Rouge (p. 231) évolue vers une plus grande autonomie des groupes locaux de bénévoles. Les seniors, a priori repliés frileusement dans leurs solitudes, apportent en Vendée la preuve qu'ils sont capables de coopérer brillamment autour d'un mensuel de qualité, Racines (p. 245). Une réunion relève la grande vogue des entreprises sociales parmi les jeunes, y compris ceux des grandes écoles (p. 223). Enfin, les artisans, entrepreneurs individuels a priori individualistes, prennent une conscience croissante de leur importance dans l'économie nationale et s'organisent pour faire entendre leur voix (p. 263). LES INNOVATIONS HUMANISTES L'École de Paris a pour vocation de donner à voir des aventures peu connues mais riches d'enseignements, et cela dans les domaines les plus variés. Deux réunions (p. 113 et p. 405) ont examiné les perspectives de développement de la voiture électrique, dont on sait les enjeux en termes de développement durable. Des progrès sont encore à venir dans la valorisation des déchets industriels (p. 253). Le monde de l'invention artistique a été souvent évoqué. Le luxe (p. 95 et p. 441), domaine d'excellence de la France, offre des perspectives de développement encore mal exploitées. Ce produit de luxe que constitue la piscine individuelle est développé avec un dynamisme impressionnant par un entrepreneur inventif (p. 69). On pourra méditer les aventures orageuses d'un brillant couturier, Christian Lacroix (p. 327), et admirer le développement spectaculaire de l'École des Gobelins, vouée au cinéma d'animation (p. 333). Prévoir les tendances de la mode est le métier de NellyRodi (p. 351), bureau de rayonnement international. La Comédie Française, énorme et prestigieuse, est toujours un inventif entrepreneur de théâtre (p. 297). Ce produit si parisien qu'est le Crazy Horse a fait récemment l'objet d'un vigoureux lifting (p. 339). Autre produit parisien : les Guignols de l'Info (p. 291). L'émission Plus belle la vie (p. 305) réussit quant à elle à concilier industrialisation et création. LA DIVERSITÉ DES CULTURES La mondialisation de la vie des affaires a produit deux effets contradictoires : une uniformisation des coutumes, avec pour principal symptôme l'hégémonie du globish (global English), et d'autre part la révélation de cultures locales confinées jusque-là dans le secret des tribus, aujourd'hui sous les feux de la rampe. Une attitude humaniste consiste à accorder à toutes ces modalités de l'humain une pleine légitimité. C'est ce qu'ont montré diverses réunions de l'École de Paris en 2010. L'examen des rebondissements inattendus d'un projet à Madagascar aujourd'hui montre à quel point il faut être attentif à une grande variété de cultures et d'héritages du passé (p. 361). Travailler avec des Indiens (p. 369) suppose une ouverture attentive aux singularités locales. Les échecs répétés des fusions-acquisitions peuvent s'expliquer par une insuffisante attention prêtée au passé et aux valeurs des entreprises concernées (p. 377). La longue et douloureuse aventure des Américains en Irak a mis en lumière le poids des réalités tribales (p. 385). Un choc culturel spectaculaire a été examiné à propos du phénoménal succès du guide Michelin au Japon (p. 283). Le succès de l'alliance Renault-Nissan (p. 395) a émerveillé de la même manière les observateurs. Un spécialiste des négociations en milieu belliqueux (p. 85) s'est courageusement aventuré dans les affrontements interafricains. Enfin, de manière moins exotique mais avec un poids économique considérable, la fonction achat des grandes entreprises (p. 121) réclame une grande attention aux normes culturelles des acheteurs et des fournisseurs. LA FINANCE HUMANISÉE Parmi les causes des souffrances qu'affronte de nos jours la vie économique mondiale, les financiers sont couramment désignés comme les principaux responsables, en raison du pouvoir démesuré que leur laisse la liberté des échanges et le caractère aveugle de leurs logiques. L'École de Paris a examiné cette problématique au cours de quatre réunions en 2010. Le conformisme et le conservatisme des raisonnements des financiers ont été mis en évidence, critique illustrée par le refus de prendre en compte la météorologie parmi les instruments de couverture financière (p. 139). Le cumul au sein d'une même banque de trois métiers, la banque de détail, la gestion d'actifs et la banque d'investissement, a été mis en cause, la suggestion étant faite que chaque banque n'exerce plus que deux des trois métiers au plus (p. 27). La crise actuelle du capital-risque a été analysée comme une retombée fâcheuse de l'éclatement de la bulle internet, et une nouvelle approche plus professionnelle a été prônée (p. 163). CONCLUSION : POUR UN MANAGEMENT HUMANISÉ Les réflexions qui précèdent peuvent paraître à rebours des évolutions actuelles et des “bons principes” souvent énoncés pour rendre plus efficaces les entreprises et les États dans un monde emporté par le tourbillon de la concurrence mondialisée et la prégnance des marchés financiers. Mais comme on sent que la ligne actuelle conduit vers un enfer, ce qui est paradoxal pour une société dite d'abondance, on appréciera les efforts relatés ici de ceux qui s'efforcent de remettre l'homme au centre de leurs projets.

Volume XVI | Sessions of 2009

Émergence du monde de demain

Les réunions de l’École de Paris, depuis dix-sept ans, ont mis en lumière des phénomènes insolites dans la vie des organisations, insolites par rapport aux normes admises par la culture ambiante, les médias et la littérature savante ou professionnelle. Aujourd’hui, l’ampleur des bouleversements subis par ces normes est telle que c’est plutôt la survie des mœurs anciennes qui est un objet d’étonnement, et l’innovation la norme. Mais au fil des années et des réunions, de frappantes constantes apparaissent dans ces bouleversements, au point qu’il est légitime d’y voir l’esquisse du monde qui vient, et des nouvelles permanences, des nouvelles normes que nos contemporains et nos successeurs vont devoir apprendre à gérer. Les réunions de l’année 2009 s’ordonnent commodément selon cette logique, ce qui inspirera les chapitres ci-après. Les pays émergents Les cultures locales, et l’affirmation des singularités Les hardis innovateurs Les nouvelles finances Les nouvelles relations humaines LES PAYS ÉMERGENTS Dans ce monde qui se meurt lentement, les grands acteurs de la vie économique et politique étaient les puissances de l’Occident, rejointes il y a quelques décennies par le Japon puis par quelques petits tigres asiatiques, et le reste du monde était réputé en voie de développement. Aujourd’hui, il s’est dégagé de ce troisième groupe de nouveaux géants avec lesquels il faut apprendre à traiter sur des bases différentes que lorsque nous les prenions de haut. C’est ainsi que plusieurs séances ont traité de l’art de s’accommoder de la manière chinoise (p. 55, p. 77, p. 185), indienne (p. 391), et Russe, peut-être une des grandes puissances économiques de demain (p. 421). Les pays encore pauvres suscitent un intérêt de plus en plus actif : après les déboires de l’aide traditionnelle au développement, on cherche à réinventer la co-opération (p. 225), ou à mieux comprendre l’articulation entre l’économique et les traditions ancestrales (p. 399). Enfin, la progression de la faim dans le monde, qui peut devenir une menace pour la paix, suppose de mettre au point des politiques de plus long terme que celles guidées par l’émotion d'un moment, comme après les récentes émeutes de la faim (p. 465). LES CULTURES LOCALES ET L'AFFIRMATION DES SINGULARITÉS La culture du monde d’avant plaçait la Raison, dont le triomphe paraissait évident en matière scientifique et technique, au-dessus de tous les autres modes de pensée, et comme la raison est par nature aussi universelle que la table de multiplication, le progrès devait conduire à une uniformisation des manières d’être et de faire sur toute la planète. Mais avec l’irruption de tous ces brillants orientaux sur les marchés high-tech, dans les publications de haut niveau et jusqu’au prix Nobel, alors que leur relation à l’esprit obéit à de tout autres codes, même s’ils se meuvent à l’aise dans les nôtres, l’idée s’impose peu à peu que les singularités nationales voire régionales et locales peuvent avoir de l’avenir. En tout cas, elles ont tendance à s’affirmer au fur et à mesure que la mondialisation progresse. Les singularités françaises ont ainsi été étudiées sous des angles variés : énigmes du changement à la française (p. 103, p. 121) ; construction singulière des identités des ingénieurs en France (p. 405), des chercheurs (p. 129) ou des petits patrons (p. 87) ; poids de l’histoire, révélé dans les troubles de la Guadeloupe (p. 293). Ces singularités peuvent être vues comme des faiblesses, mais il est sûrement plus efficace de chercher à s’appuyer sur elles plutôt que vouloir se conformer à un modèle soi-disant universel. L’universalité des modes de gestion bute d’ailleurs sur la spécificité des langues qui est loin d’être surmontée (p. 413). Plusieurs séances ont montré une grande inventivité du local, dans un pays où l’on dit pourtant que tout est gouverné depuis Paris : invention d’une gouvernance territoriale à l’occasion de la production de l’Airbus A 380 (p. 301) ; modalités originales de prise en compte des besoins des seniors dans les politiques d’urbanisme (p. 287), ou des évolutions urbaines et démographiques dans les politiques de logements sociaux (p. 265) ; imagination et persévérance d’un maire pour faire de sa ville un laboratoire du développement durable (p. 313). Dans ce contexte de transition, la question de l’évaluation du management public reste toujours aussi confuse en France (p. 251). L’aspect local reprend même une place telle qu’en ont connue les siècles antérieurs, avec l’intérêt porté aux monnaies locales face aux crises financières (p. 279). L’intérêt croissant porté aux singularités se manifeste par la diffusion de l’art le plus raffiné, comme l’implantation du Louvre à Lens (p. 259), ou de sa version artisanale, le luxe (p. 349, p. 375). Enfin, l’apologie des singularités va jusqu’à redonner vie à des aspects que l’on associe volontiers à la campagne traditionnelle (p. 203, p. 357). LES HARDIS NOVATEURS Dans ce monde secoué par des séismes physiques, techniques, économiques toujours plus fréquents et violents, bien malin qui peut dire d’une idée nouvelle, si farfelue qu’elle paraisse, qu’elle n’a pas d’avenir. C’est pourquoi, ce monde aussi cruel aux démunis a-t-il rarement été à ce point favorable aux audacieux. L’École de Paris, qui a souvent donné la parole à de tels hardis pionniers, a ainsi pu étudier en 2009 : l’expérience de cadres sauvant leur aciérie en la transformant en coopérative (p. 95) ; le développement d'une start-up partie de l’École des mines pour devenir un des leaders des moteurs de recherche (p. 161) ; la réussite exceptionnelle d’une spin-off de l’Inria (p. 177) ; les audaces d’une ancienne fabrique d’amidon (p. 169) ; l’inventivité d’un fonds de capital-risque pour créer un nouvel acteur industriel (p. 145) ; les perspectives de la business intelligence (p. 137) ; l’ingéniosité de l’inventeur des épiceries solidaires (p. 217) ; l’aventure collective décomplexée de la troupe du Splendid (p. 329) ; les remises en causes radicales, et réussies, d’un leader des jeux électroniques (p. 335) ; la saga des motards en colère pour créer une assurance qui fait référence (p. 19) ; les expériences audacieuses d’un ingénieur dans l’architecture (p. 363) et de designers du luxe dans la construction d’hélicoptères (p. 341). Les innovations tiennent certes aux traits personnels de leurs créateurs, mais aussi à la façon dont ils sont soutenus. Plusieurs séances ont examiné des dispositifs destinés à stimuler l’innovation ou conforter les entrepreneurs : un incubateur pour les business émergents (p. 113) ; une nouvelle articulation entre recherche et business (p. 153) ; des valorisations de la créativité dans la recherche en biologie (p. 381), ou dans la publicité (p. 323) ; un "café projets" pour entrepreneurs sociaux (p. 211), et un environnement de soutien aux demandeurs d’emploi se lançant dans l’entrepreneuriat (p. 307). On a même vu comment un cadre aussi traditionnel que le cirque pouvait se révéler un vecteur de renouveau du théâtre (p. 369). LES NOUVELLES FINANCES De tous les bouleversements qui inaugurent un monde jamais vu, les tornades qui ont dévasté le monde de la finance sont les plus porteuses de changements, car leurs effets ont pétrifié de crainte les experts les plus avertis, et réduit à l’impuissance les plus subtils analystes. Les séances de l’École de Paris ont donné lieu à de vifs échanges sur ce terrain tempétueux : rôle des normes comptables dans la crise financière (p. 45), menaces, ou opportunités, créées par les fonds souverains (p. 27), attentes envers les banques (p. 429), turbulences sur les LBO (p. 439). LES NOUVELLES RELATIONS HUMAINES Le monde des organisations a connu successivement l’ère des chefs, puis l’ère des organisateurs, puis l’ère des managers. Dans le monde qui s’annonce, les savoirs et les talents propres à ces différents responsables seront toujours nécessaires, mais il apparaît d’autres besoins, liés à l’élévation du niveau d’éducation, au développement considérable des moyens d’information, aux fragilités des personnes créées par l'instabilité, et à l’accroissement de la durée de vie. La question du moral des troupes (p. 51) devient aussi centrale qu’énigmatique, les bonnes recettes d'un moment pouvant vite s’avérer vaines (p. 37), et la communication officielle tournant facilement à la langue de bois (p. 69). Les organisations à risques sont amenées à éviter de punir les erreurs pour mieux maîtriser les risques, ce qui va à rebours du bon sens traditionnel (p. 455). Si, dans le monde ancien, on pensait que le savoir était contenu dans des livres, dispensé dans des cours et attesté par des examens et des diplômes, il se confirme aujourd’hui que de nombreux savoirs nécessaires à la vie collective sont à rechercher auprès de ceux qui savent faire plutôt qu’auprès de ceux qui manient le savoir abstrait et formalisé. L’École de Paris en a souvent examiné des exemples instructifs, tels que, en 2009, la formation des futurs conducteurs de bus et agents de métro à la RATP (p. 195), ou la création de réseaux d’échanges réciproques de savoirs à La Poste (p. 233). La société elle-même se réinvente d’une façon dont on n’a pas toujours clairement conscience quand les évolutions sont silencieuses : avec l’abaissement du coût des communications et la crise de l’énergie, de nouvelles sociétés de voisinage émergent (p. 273), pendant que ceux qui sont démunis peuvent sombrer dans la détresse s’ils connaissent la solitude ; cela invite à développer de nouveaux modes de relation, comme ceux inventés par un centre d’appels vraiment à l’écoute (p. 447). D’autres exclusions engendrent au contraire la violence, qui devient particulièrement visible et préoccupante ; il est toutefois peu probable que la répression suffise à éradiquer ce mal moderne, et des pionniers persévérants cherchent à explorer d’autres voies en pariant sur les bienfaits de la connaissance réciproque (p. 241). COMPRENDRE AVANT DE JUGER Il est difficile de dire aujourd’hui à quoi ressemblera exactement le monde de demain, car il reste encore nombre d’incertitudes à affronter, et des bifurcations aux effets imprévisibles. L’incertitude engendrant l’inquiétude, cela rend souvent les hommes prompts à juger de façon trop péremptoire : les normes selon lesquelles on juge sont souvent obsolètes. Être attentif aux émergences, essayer de comprendre les phénomènes étranges ou dérangeants sont des attitudes qui aident plus sûrement à faire advenir un monde nouveau. C’est ce à quoi s’efforce l’École de Paris en s’attachant à connaître les multiples manifestations des évolutions actuelles et à les comprendre plutôt que de se contenter d’énoncer des principes normatifs sur ce que bien gérer devrait être.

Volume XV | Sessions of 2008

L’irruption de l’étrange

Le monde des affaires est classiquement composé d’entreprises au contour bien délimité : transformatrices de facteurs de production en biens et services marchands, elles sont expliquées classiquement par la maximisation du profit à l’intérieur d’une muraille à travers laquelle ne passent que du travail, des biens matériels et des sous. C’est bien ainsi que les décrivent sur la terre entière les procédures comptables encore aujourd’hui. Certes, de toute éternité, leur insertion dans les sociétés s’accompagnait d’autres interactions : avec l’État, pour des raisons de police, avec la nature, pour des raisons d’hygiène, avec l’art, les sports et les loisirs, pour des actions de mécénat, avec la justice, avec les bonnes œuvres, avec l’étranger, avec les sciences, etc. Mais tous ces objets non économiques n’intervenaient dans leur vie qu’anecdotiquement. Ces irruptions occasionnelles passaient par le pont-levis et ne mettaient pas en cause la continuité des murailles. Mais en 2008, les irruptions étrangères à l’objet social de l’entreprise, telles qu’elles sont reflétées par la lecture des comptes rendus de l’École de Paris ici rassemblés, donnent le sentiment que telles les murailles de Jéricho chantées par Victor Hugo, les murailles traditionnelles de l’entreprise sont transpercées, voire effondrées sous l’effet de l’apparition d’objets nouveaux, comme les NTIC, ou l’intrusion massive d’objets connus mais jadis discrets. Nous verrons successivement différentes irruptions : les problèmes humains, le désordre, l’humanitaire, l’international, la justice, l’État, les maths et l’informatique, l’environnement et enfin, l’art. L’IRRUPTION DES PROBLÈMES HUMAINS L’entreprise a-t-elle une âme ? Telle est l’étrange question qu’a explorée une séance du séminaire Vie des affaires (p. 89), faisant usage d’un vocable mystique cohérent avec le retour aux exercices spirituels d’Ignace de Loyola auquel avait convié une autre séance du même séminaire (p. 49). Une soirée a été consacrée à la douloureuse mutation que subit le monde naguère privilégié des cadres (p. 453). D’autres réunions ont abordé l’humain dans des entreprises particulières : des responsables de L’Oréal (p. 41) ont exposé les précautions mises en œuvre pour écarter toute discrimination à l’embauche ; une séance (p. 99) a révélé l’extrême attention envers les personnes (opérateurs, maîtrise et cadres) que requiert le management de la ligne 14 du métro parisien, automatisée, silencieuse et secrète. Chez Renault, on est passé d’une culture fondée sur les métiers, c’est-à-dire sur les outils, à une culture fondée sur les projets, c’est-à-dire sur les produits, et certains des habitués aux lignes hiérarchiques claires en sont déboussolés (p. 393). La Poste elle-même, vénérable service public s’il en fut, a converti une partie de ses cadres en conseillers financiers, guerriers dans un combat âprement concurrentiel (p. 419), ce qui ne va pas sans tensions internes. L’IRRUPTION DU DÉSORDRE Comme son nom l’indique, une organisation repose sur un ordre. Aussi l’apologie du désordre, telle que la développe un ouvrage présenté lors d’une séance, nous plonge au cœur de l’étrange (p. 35) ; mais cette thèse est illustrée par d’autres exemples tels la gestion foisonnante, vibrionnaire, des banques mutualistes (p. 19), la joyeuse improvisation qui prévaut au sein du grave Institut Pasteur pour susciter des start-ups (p. 171), et l’ambiance de kermesse populaire entretenue autour du projet de rénovation des Halles de Paris (p. 219). L’IRRUPTION DE L’HUMANITAIRE Les entreprises ont toujours fait des dons aux pauvres, mais en dehors des congrégations religieuses, il est exceptionnel qu’elles en fassent leur activité principale, et que de plus cela rapporte. C’est pourtant le cas de cette filiale d’Essilor qui rend la vue à des Indiens pauvres en amenant au cœur de leur village l’oculiste et l’opticien dont ils ont besoin (p. 149). Le membre d’un prestigieux cabinet de conseil, par ailleurs issu de Harvard, Yale et Oxford, fonde Ashoka qui se consacre au repérage, au soutien et à la mise en réseau d’entrepreneurs sociaux (p. 197). Des établissements financiers veulent dépasser la froide logique de la finance d’aujourd’hui et redonner vigueur aux valeurs plus que centenaires de l’économie sociale : la Nef entreprend la création d’une banque coopérative éthique européenne (p. 229) ; le Crédit Coopératif se penche, plus qu’aucun banquier classique, sur les singularités de ses clients (p. 251). Les Grandes écoles sont interpellées par le fait que, dans un large partie du territoire national, et pas seulement dans les quartiers difficiles, les jeunes se disent « Une Grande école, ce n’est pas pour moi », et elles développent des initiatives pour leur montrer que ce n’est pas forcément vrai (p. 205). Hors du champ des affaires proprement dites, l’École de Paris a entendu des témoignages d’initiatives humanitaires originales : une association d’étudiants qui redonne le goût de vivre à de jeunes cancéreux (p. 213) ; les Jardins de Cocagne qui emploient des personnes en difficulté à cultiver et distribuer des légumes de qualité (p. 257) ; un général de légende qui redonne à des jeunes de banlieue l’amour du travail et l’amour de la patrie (p. 265). Enfin, le groupe a entendu une haute figure de la politique, Edgard Pisani, plaider pour de nouvelles approches de la lutte contre la faim dans le monde (p. 245). L’IRRUPTION DE L’INTERNATIONAL Depuis l’Antiquité, des commerçants ont franchi les montagnes et les océans. Mais aujourd’hui, la facilité des transports et des communications fait qu’il n’est guère envisageable pour une entreprise de se développer sans s’installer durablement au-delà des frontières. Cela a conduit à la création d’un nouveau groupe intitulé “Managements et cultures d’entreprises”, qui a examiné au cours de sa première réunion la possibilité d’un management multiculturel (p. 383), puis les transferts de technologie (p. 401), et le management et le leadership en Inde (p. 409). Par ailleurs, une verrerie familiale lilloise dont l’avenir était menacé si elle restait ancrée dans son identité locale a vécu une mutation profonde pour conquérir un vaste marché international (p. 295). Enfin a été posée la question de l’avenir des Grandes écoles, système énigmatique aux yeux des étrangers et pourtant performant et auquel les Français sont attachés depuis deux siècles (p. 429). L’IRRUPTION DE LA JUSTICE La crise financière a projeté dans les médias de retentissantes affaires d’escroquerie. Une réunion (p. 73) est revenue sur la spectaculaire affaire de la Barings en se demandant comment une hiérarchie pouvait ignorer à ce point les signaux qui lui étaient adressés ; cela a conduit à s’interroger sur la manière d’éviter les points aveugles et de détecter les imposteurs, sujet qui a pris une grande actualité peu après avec l’affaire Madoff. Par ailleurs, en ces temps de mondialisation, le droit de la concurrence prend une importance croissante (p. 117). Un chirurgien des hôpitaux est venu (p. 59) déplorer les dégâts infligés à sa profession par la multiplication des procès pour faute et les dommages qui peuvent en résulter pour les patients si les chirurgiens n’osent plus entreprendre certaines opérations. Enfin, les rapports entre entreprise et justice prennent un tour extrême dans un cas hélas fréquent aujourd’hui : lors de la faillite, la justice prend en main l’entreprise et son dirigeant découvre, souvent sans y avoir été préparé, des règles, des procédures d’un monde très différent de celui auquel il est accoutumé, et que décrit la séance (p. 27). En dehors de la vie économique, l’administration pénitentiaire, que l’opinion couvre d’opprobre ou veut ignorer, est engagée dans une difficile et courageuse mutation (p. 237). L’IRRUPTION DE L’ÉTAT Avec la crise de 2008 et les remèdes de cheval que les puissances publiques lui ont apportés, la distinction entre libéralisme et interventionnisme s’est largement estompée. Ainsi, au cours de l’année, des réunions se sont fait l’écho d’intrusions de l’État ou des collectivités locales dans la vie des affaires. Une réunion (p. 125) a montré l’impact de l’Agence de l’innovation industrielle sur le projet de télévision mobile ; une autre réunion (p. 187) a abordé le thème de la valorisation de la recherche publique. La Poste (p. 275) connaît une profonde mutation pour se moderniser face à la concurrence internationale et pour mieux tenir compte en même temps des exigences locales. Deux collectivités territoriales ont été à l’honneur : Marseille, avec son audacieux tramway de centre-ville (p. 281), et Sartrouville, avec la révolution managériale de ses services municipaux (p. 307). L’IRRUPTION DES MATHS ET DE L’INFORMATIQUE Parmi les causes de la crise, l’opinion a incriminé les modèles mathématiques mis en œuvre par les financiers. Cette question a été examinée au cours de deux séances (p. 155) et (p. 461). Par ailleurs, les nouvelles technologies de l’information et de la communication, communément appelées NTIC, ont fait l’objet de plusieurs débats : le web 2.0 est-il un amusement pour jeunes ou personnes désœuvrées, ou annonce-t-il un bouleversement dont les entreprises devraient se préoccuper (p. 437) ? Le télé-service numérique développé par une entreprise mélangeant adroitement entraide et services payants ne préfigure-t-il pas justement des applications du web 2.0 (p. 67) ? Dans un domaine voisin, une réunion (p. 179) a examiné les développements actuels du diagnostic génétique. En revanche, une analyse de l’informatisation dans les hôpitaux américains qui fait froid dans le dos (p. 83) donne à penser qu’on a encore du mal à sortir de la vision de l’informatique comme machinerie de gestion censée tout optimiser, qui échappe en fait fréquemment aux prises des hommes. L’IRRUPTION DE L’ENVIRONNEMENT Une déferlante va pousser les entreprises à protéger la nature et les générations à venir des nuisances provoquées par les progrès techniques et, mieux, à embellir le cadre urbain. C’est ainsi qu’une réunion s’est intéressée aux expérimentations sur les émissions de CO2 de la Logan de chez Renault, qui montrent que l’on peut énormément progresser, mais en acceptant des changements de comportements dans la manière de conduire (p. 133). Du côté des villes, la reconquête des espaces verts de Lille a été évoquée (p. 287), un maire obstiné a raconté comment il a su redonner vie à son village en relevant ses antiques murailles (p. 301), enfin une séance s’est penchée sur la nouvelle vie urbaine qu’induisent les moyens actuels de transport et d’information (p. 445). L’IRRUPTION DE L’ART Avec la vertigineuse diffusion des sons et des images qu’a permise le progrès, la musique, le cinéma, les jeux vidéos et tout ce qui peut être traduit en signaux numériques font l’objet de gigantesques flux et de gigantesques chiffres d’affaires. Le séminaire Création a pris acte de cette évolution en entendant successivement évoquer l’industrie du cinéma d’animation, domaine où la production française est en plein essor (p. 315), la machine Hollywood (p. 331), la télévision, avec la révolution engagée par HBO lors de l’apparition du câble aux USA (p. 369) et la musique avec le Printemps de Bourges (p. 323). Art et industrie se mêlent, c’est ainsi que Citroën s’est relancé par le design (p. 141), et l’on retrouve l’art et l’industrie dans des grands projets comme l’Opéra de Pékin présenté par son auteur Paul Andreu (p. 357). Mais les enjeux économiques et les sirènes du marketing peuvent inhiber les créateurs si l’on ne sait pas les préparer à trouver leurs degrés de liberté dans les projets à fort enjeux dans lesquels ils sont impliqués. C’est ainsi que le séminaire Création a examiné la formation d’avant-garde à la création de mode à La Cambre (p. 341), la façon dont on préserve le grain de folie des créateurs chez Chanel (p. 363), et comment Jean Nouvel fait en sorte que le souci de l’œuvre prime dans ses ateliers (p. 375). De son côté Frédéric Malle donne avec succès la primauté du créateur sur la marque avec “l’édition”, formule qui permet à l’auteur d’un nouveau parfum de le signer de son nom (p. 349). Enfin, une séance (p. 163) montre comment Ubisoft a fait une découverte en s’implantant à Montréal, au départ pour des questions fiscales : la créativité de la ville stimule celle de l’entreprise. CONCLUSION Pour la quinzième année consécutive, l’École de Paris du management a donc nourri la chronique des évolutions en cours, en livrant des documents vivants, présentés par des acteurs directement concernés, et enrichis par des débats incisifs (les orateurs d’outre-Atlantique se disent “grilled.” par ces débats toujours courtois mais sans complaisance). En cela, ces comptes rendus contribuent à enrichir la mémoire de notre époque, jouant un rôle complémentaire à celui de la presse économique, qui a fait l’objet d’une réunion mémorable avec l’ancien rédacteur en chef des Échos (p. 107).

Volume XIV | Sessions of 2007

Sauts dans l’espace et dans le temps

L’entreprise traditionnelle était caractérisée par son étendue limitée dans l’espace et extensive dans le temps. En effet, les entreprises industrielles et commerciales du XIVe siècle et de la plus grande partie du XXe siècle étaient implantées quelque part, leur main-d’œuvre était locale et leur marché borné et relativement stable. Souvent familiales, souvent ancrées dans un environnement naturel cohérent avec leur métier, elles employaient des techniques qui n’évoluaient que lentement. Certes, on connaissait déjà quelques grandes entreprises, notamment coloniales, qui sillonnaient les mers et plus tard les airs, et des discontinuités spectaculaires ont bouleversé de loin en loin le monde des affaires, comme la machine à vapeur, le chemin de fer, l’électricité ou le téléphone. Mais ce qui était rare en ces temps est devenu la norme de la modernité, caractérisée par deux mots : mondialisation et innovation, c’est-à-dire l’exact contrepoint de la vie des affaires de jadis. Après "ici et pour longtemps", nous sommes entrés dans l’ère du "partout et tout de suite". Les travaux de l’École de Paris du management reflètent cette nouvelle physionomie du monde. On ne s’étonnera donc pas de trouver cette première catégorie (espace large, temps court) comme la plus amplement représentée dans les travaux de l’année 2007, d’autant plus que mondialisation et innovation sont des impératifs qui se sont considérablement étendus hors du monde des affaires proprement dit. La combinaison traditionnelle (espace restreint, temps long) est loin d’avoir disparu des espaces politiques, sociaux et culturels, mais elle ne concerne plus qu’exceptionnellement les entreprises. Deux combinaisons originales enfin jouent encore un rôle non négligeable : celle des crises locales (espace restreint, temps court) provoquées ou subies ; celle des enjeux culturels à long terme (espace étendu, temps long) qui subsistent malgré tout dans ce monde agité. ESPACES MONDIAUX, TEMPS COURTS Le feu d’artifice des LBO, aujourd’hui calmé, a occupé une séance (p. 17) : la pression du "cash" y est vue comme un facteur d’efficacité et de cohérence. Le spectaculaire sauvetage d’Alstom a été raconté par son PDG Patrick Kron au cours d’une séance du séminaire Vie des affaires (p. 93), qui fait l’objet d’un excellent DVD disponible à l’École de Paris. L’entreprise Dassault Systèmes conquiert toute l’industrie avec ses logiciels 3D grâce à un rythme d’innovations qui ne faiblit pas (p. 119) (excellent DVD également disponible). L’industrie automobile, aujourd’hui menacée, se préoccupe fébrilement d’innover (p. 175). Les bouleversements sont tels dans les modes de décision que deux praticiens de la finance cherchent dans la psychanalyse des voies pour répondre aux questions qui échappent à la science économique (p. 67). Des universités américaines s’organisent pour encourager les innovations de leurs chercheurs et en tirer parti (p. 143). Des PME de la région Centre s’évadent de leur enclavement en conquérant le monde (p. 275). Celio, dans les vêtements (p. 377), VIA dans l’ameublement (p. 355), Pixar Ratatouille (p. 385) et EuropaCorp Luc Besson (p. 369) dans le cinéma, Bénédict Beaugé dans la cuisine (p. 417), de dynamiques consultants (faberNovel) (p. 103), Google, qui existe depuis à peine dix ans (p. 127), LTU Technologies (p. 135), Minalogic à Grenoble (p. 323) se maintiennent vivants et prospères comme tiennent en équilibre les vélos : en fonçant sans faiblir. Des producteurs américains d’électricité puisent des idées salvatrices dans l’exemple français d’EDF, pendant que des Français vivent des expériences roboratives chez leurs partenaires américains (p. 159). Les pays émergents s’engouffrent sans complexe dans les brèches des marchés mondiaux (p. 111 et p. 451), en particulier les Chinois (p. 437). Ceux qui ont des réserves de pétrole ou de gaz découvrent qu’ils peuvent en user comme moyen de marchandage, et la tempête fait rage sur les marchés pétroliers (p. 427). ENJEUX LOCAUX, VISÉES À LONG TERME Si les vertus et les ambitions des entreprises traditionnelles, qui voyaient loin, n’apparaissent plus guère dans la vie des affaires, elles sont toujours à l’honneur dans des organisations à but non lucratif : des États, des régions, des villes, des syndicats, des établissements d’enseignement supérieur, voire des clubs sportifs. C’est ainsi que le séminaire Vie des affaires s’est penché sur l’exemple de la Suède, si souvent exploité comme source d’inspiration pour la France, qui a su faire face à un choc économique majeur en s’appuyant sur son identité ancestrale (p. 59). Une initiative géniale du photographe Reza, la création de l’ONG Aïna destinée à sauver la culture populaire de l’Afghanistan, a été examinée au cours d’une séance qui a marqué les participants (p. 249). Le développement d’une région du Québec a été relancé grâce à l’action vigoureuse d’universitaires locaux (p. 299), une aventure analogue est racontée à propos d’un cluster proche de Toronto, dans laquelle des autorités locales avaient vu loin dans les années 60 (p. 329) ; les fondateurs de l’Association française contre les myopathies (AFM) veulent de même développer avec le pôle Medicen un projet ambitieux pour valoriser les atouts de la région francilienne en matière de biotechnologie et d’innovations thérapeutiques (p. 315) ; les enjeux généraux des pôles de compétitivité en France ont été discutés à deux reprises (p. 307 et 459). L’avenir de Paris a été envisagé au cours d’une séance (p. 259), et celui de Marseille dans une autre (p. 335). La gestion de la ville du Chesnay a été racontée (p. 77), ce qui a mis en évidence les enjeux de long terme qu’il faut pouvoir prendre en charge malgré le temps d’un mandat municipal. Une séance a montré comment une politique du stationnement automobile peut être une arme pour agir sur la circulation et la pollution dans les villes (p. 201). La Poste, quant à elle, se soucie de se moderniser pour faire face à la libéralisation des marchés et à une concurrence toujours croissante, tout en étant attentive à son rôle dans l’aménagement du territoire (p. 267). Une expérience d’agriculture ultra-technologique en Champagne berrichonne (p. 291) ouvre l’espoir d’une posture solide face aux marchés mondialisés. La multiplication des retraités, leurs revenus et leur relative bonne santé posent de vrais problèmes d’aménagement du territoire (p. 283). Le syndicalisme français, de son côté, pense urgent de dépoussiérer ses méthodes (p. 445), les notaires sont amenés à repenser leur rôle (p. 25), les architectes français s’interrogent sur la pertinence des concours (p. 193), d’audacieux artistes ambitionnent de développer la création numérique à partir du Cube à Issy-les-Moulineaux (p. 361), et il n’est pas jusqu’au football pour se mettre à des méthodes de gestion d’avant-garde (p. 345 et 393). Les éditeurs de livres, de leur côté, voient dans les modes modernes de distribution une réelle menace pour leur métier et celui de libraire (p. 409). Enfin, Sciences Po développe une action méritoire auprès des jeunes défavorisés (p. 225). ENJEUX MONDIAUX, VISÉES À LONG TERME Des institutions internationales se soucient de moderniser leurs approches de l’avenir de la planète et de l’humanité : l’ONU (p. 209), l’OCDE (p. 241) et l’Union Européenne (p. 33). Des initiatives privées se préoccupent d’enjeux analogues, ainsi Alter Eco en matière de commerce équitable (p. 217). L’organisation nouvelle de la vie des affaires a fait l’objet d’un débat portant sur la fusion d’Euronext et du New York Stock Exchange (p. 51). Enfin, il reste des entreprises suffisamment pérennes dans leurs produits, leurs marchés et leur culture pour maintenir en les modernisant les vertus des affaires traditionnelles : Danone (p. 85), Air Liquide (p. 151) et le Belge Solvay (p. 167). On peut encore classer dans cette rubrique des sujets culturels transversaux comme les aberrations de la signalétique sur les articles de grande consommation (p. 43), et l’émouvante saga des manchots de l’antarctique dans le film La marche de l’empereur (p. 401). ENJEUX LOCAUX ET URGENCE Deux réunions ont traité de situations d’urgence difficilement classables, mais reflets l’une et l’autre de préoccupantes retombées de la modernité : les leçons du cyclone Katrina qui a dévasté la Nouvelle Orléans en août 2005 (p. 233), et le sort des SDF des grandes villes, encombrés de leurs bagages, pour lesquels une bagagerie biquotidienne a été instituée à Paris (p. 185).

Volume XIII | Sessions of 2006

Séismes et héros

Les travaux de l’École de Paris au cours de l’année 2006 sont marqués par la présence quasi permanente de discontinuités majeures dans les organisations présentées au cours des réunions. C’est à un niveau plus élémentaire la réplique des cataclysmes et ruptures de continuité qui caractérisent l’actualité mondiale récente. C’est une réfutation de plus des modèles économiques classiques, qui mettaient en scène des facteurs de production qui se combinaient selon des lois inspirées de la physique, ou qui s’affrontaient selon des processus inspirés de la biologie. C’est l’irruption du jamais vu. Nous proposons de parler de séismes. Parallèlement, le rôle des hommes a subi une mutation. Dans ces mêmes modèles classiques, les acteurs étaient réputés rationnels, et ils maximisaient leurs profits selon des lois qui s’exprimaient en équations. Aujourd’hui, on assiste à un retour spectaculaire des héros, personnages hors du commun qui prennent des initiatives que rien ne laissait prévoir. Séismes et héros se combinent. Soit le héros provoque délibérément le séisme, et nous parlerons de héros entrepreneurs ; soit le héros, à l’inverse des victimes ensevelies sous les décombres, exploite le séisme, mais il convient alors de distinguer deux catégories de séismes : ceux dus aux effets de la mondialisation et ceux dus aux changements brutaux de l’identité des organisations. Dans de nombreux cas, les héros sont cachés dans l’anonymat d’une organisation qui répare les dégâts des séismes, voire en tire des avantages, en distinguant les cas où ces organisations relèvent de la puissance publique et ceux où ils relèvent d’initiatives privées. Un sort particulier doit être réservé aux séismes et héros dont l’activité était à dominance financière, et ceux qui relèvent spécifiquement de vertus civiques. Enfin, le tableau ne serait pas complet sans l’évocation de quelques échecs, les séismes avortés. Héros entrepreneurs Un premier défi aux normes du management est présenté par Michel Hervé (p. 17) qui a réussi l’alliance paradoxale de la flexibilité dans sa stratégie commerciale et de la stabilité dans la gestion de son personnel. Une réunion met en scène l’entreprise Lafuma, naguère le roi du sac à dos, qui a résolument devancé les vagues managériales en y ajoutant précocement des préoccupations écologiques (p. 61). La maison Air France était à l’agonie, et nous apprenons comment de hardis innovateurs en ont fait en peu d’années le numéro un mondial du transport aérien (p. 67). Nous découvrons Jean Ferré, qui, après une déconvenue dans le développement d’une start-up, se lance dans le domaine de la recherche d’information pour les entreprises (p. 135). Le charismatique maire de Millau est venu expliquer comment a vu le jour le féérique viaduc qui a redonné vie à sa ville (p. 271). Nous apprenons comment d’étranges personnages, au nez hypersensible et au langage ésotérique, inventent de merveilleux parfums (p. 361). Mercédès Erra est venue expliquer quels principes simples l’ont guidée pour constituer la première agence de publicité du marché français (p. 369). Dans des domaines plus exotiques, nous apprenons comment Yves Petit de Voize et ses complices révolutionnent la formation musicale en France (p. 377) ; comment Alain Senderens commet la transgression inédite de renoncer à ses trois étoiles au guide Michelin (p. 385) ; comment Pierre Chevalier cherche à ménager la qualité et l’originalité tout en produisant des programmes de radio en grand nombre (p. 391) ; et comment Eric Tong Cuong repense radicalement le concept de communication en exploitant les virtualités du Net (p. 399). Séismes transfrontaliers La mondialisation donne lieu à des aventures héroïques, dont l’École de Paris a recueilli divers exemples. Dominique Poiroux explique comment Danone fait la conquête de la Chine (p. 85). Nous apprenons comment Thierry Jacquillat, à partir du domaine provençal de Pernod Ricard, s’est hissé au deuxième rang mondial des vins et spiritueux (p. 101). Gilles Taldu expose comment il a développé une énorme activité de logiciels en Inde (p. 173). Une séance a donné lieu à un affrontement épique entre un zélateur de la civilisation occidentale et un partisan du dialogue entre sept grandes civilisations aux mérites comparables à ses yeux, mais très différents (p 425). A contrario, une autre séance nous expose comment des Français sont pionniers dans le backsourcing ou la réinternalisation de systèmes d’information d’abord externalisés à l’étranger (p. 35). Séismes identitaires Les séismes identitaires les plus spectaculaires que l’École de Paris a pu examiner en 2006 concernent les militaires, contraints de faire face à la disparition de leurs sources de légitimité. Cela concerne le sauvetage d’un site d’entretien de matériel lourd (p. 313), la transformation d’une base de sous-marins en base nautique (p. 321), la mutation de Giat Industries (p. 93), voire la stratégie d’ensemble du monde de la défense (p. 441). Apparaît fréquemment dans cet univers, l’intervention d’un héros tranquille, Jean-Pierre Aubert, dont l’École de Paris a déjà eu l’occasion d’étudier les interventions sur des séismes comme la fermeture des usines Chausson ou de Superphénix. Dans un autre domaine, Pierre-André de Chalendar est venu exposer la mutation proprement sismique dont il a été le héros en faisant évoluer Saint-Gobain du monde manufacturier vers le monde de la distribution (p. 77). Gérer les séismes Gestion publique des séismes L’année 2006 a été l’occasion d’examiner un ensemble d’initiatives des puissances publiques pour susciter de bienfaisants séismes là où l’activité économique languit : réveiller une métropole régionale, voilà le programme du héros de Mulhouse, Jean-Marie Bockel (p. 265) ; créer un aéroport nouveau, pour promouvoir Nantes (p. 285) ; donner à la Réunion le rayonnement justifié par sa position stratégique dans l’océan indien (p. 277) ; aménager le majestueux canal Seine-Nord Europe (p. 327) ; promouvoir le développement de grands bassins économiques au Maroc (p. 307) ; lancer des programmes mobilisateurs pour catalyser le développement des entreprises françaises (p. 119). La manière de faire n’est cependant pas toujours évidente, ou les héros salvateurs tardent à se révéler : comment surmonter les trois crises de l’Île-de-France (p. 293) ? vaincre la désertification de l’espace rural français (p. 299) ? Il faut aider les innovateurs avec l’argent public, bonne idée, mais lesquels, et comment (p. 111) ? Ajoutons, au niveau de l’État français dans son ensemble, la LOLF, séisme majeur dans la gestion des finances publiques, dont la conduite soulève des problèmes nouveaux et d’une ampleur considérable (p. 51). Gestion privée des séismes Avec la fréquence accrue des séismes et le goût des médias pour les scandales, il faut repenser de fond en comble la gestion des crises dans les entreprises (p. 27), et transformer en profondeur leurs modes de gouvernance (p. 417). Puisque, dans une économie mondialisée, la différence se fait souvent par l’innovation, des acteurs prospèrent en provoquant des séismes. L’École de Paris a examiné en 2006 des initiatives privées représentant des ruptures majeures de continuité : tenter des irruptions sismiques dans le marché des télécommunications : Streamcore (p. 159) et Digital Airways (p. 165) ; stimuler des industries créatives dans une grande métropole (p. 337) ; former des innovateurs du design (p. 345) ; innover hardiment dans le son et l’image (p. 353, p. 391) ; investir délibérément dans la grande distribution pour bouleverser le visage de la ville (p. 409) ; multiplier les métiers d’aide à la personne (p. 433). Les grandes entreprises, quant à elles, doivent résoudre la quadrature du cercle : affirmer leur puissance et leur force d’inertie, tout en entretenant en leur sein la mobilité et l’inventivité qui leur permettent d’avoir sans cesse un coup d’avance. On verra les réponses d’EDF (p. 127) et d’Intel (p. 143). Les séismes et l’argent Les héros entrepreneurs ont besoin d’argent. Les capitaux-risqueurs se font de plus en plus rares pour aider au démarrage des grandes aventures, alors on se tourne vers des riches aventureux, les business-angels. Pourquoi sont-ils plus rares en France qu’ailleurs (p. 151) ? Les services à la personne relèvent des bonnes œuvres, donc de la charité, c’est bien connu. Un entrepreneur a pourtant le projet d’en faire une entreprise rentable (p. 207). Toujours dans les bonnes œuvres, quoi de plus charitable que de distribuer l’eau gratuitement en Afrique ? Erreur, apprend-on : il faut la faire payer (p. 239). Séismes civiques La vie des communes et des quartiers préoccupe toujours davantage l’opinion publique. Une séance a été consacrée aux incivilités et aux moyens qu’ont les habitants d’en juguler la croissance (p. 199). On a pu voir à quel point les centres sociaux, trop peu connus, peuvent être de puissants instruments de vie sociale pour les pauvres et les personnes en mal d’intégration (p. 255). Des acteurs particulièrement inventifs et patients ont montré qu’il était possible de donner une vie et un travail à des autistes (p. 247). La crise du logement en France est notamment liée à la sous-estimation des décohabitations (divorces, familles monoparentales, etc.) ; dans ce contexte, le logement social, auquel les communes semblent contraintes en ronchonnant, est-il bien ce que l’on croit (p. 231) ? Dans un monde qui s’est complexifié, il faut réinventer la démocratie, sujet qui a donné lieu à trois séances. À quoi servent les maires d’arrondissements, puisqu’il y a un puissant maire de Paris (p. 215) ? Gérer collectivement l’eau dans un territoire où cohabitent des acteurs aux enjeux très différents, c’est possible comme le montre une expérience menée avec succès en Isère (p. 191). Enfin, une séance a été consacrée à l’ambitieux projet de définir une démocratie idéale dans une entreprise, une association, une ville (p. 223). Séismes avortés Même si des réformes radicales paraissent s’imposer, même si de vaillants héros s’y attèlent, il arrive qu’ils échouent. L’École de Paris a recueilli deux témoignages de cet ordre. Serge Vallemont, célèbre comme réformateur dans le monde de l’Équipement, n’a pas réussi à mener à son terme une audacieuse réforme de la gestion publique de l’eau, pourtant fort bien entamée (p. 43). Par ailleurs, le monde de la finance s’était naguère enthousiasmé pour un instrument financier d’avant-garde, les options réelles. La greffe n’a pas encore pris (p. 181).

Volume XII | Sessions of 2005

Métissages féconds

Pierre Perret, ce Gaulois paillard et chaleureux, a intitulé son dernier album : « Mélangez-vous ! » Il y prône les mariages interraciaux pour apporter l’harmonie dans la société. C’est une recommandation du même ordre qui nous vient à l’esprit en parcourant les comptes rendus des travaux de l’École de Paris en 2005. Sur ceux de 2004, nous avions déjà évoqué des frontières heureusement franchies. Cette année, nous faisons un pas de plus en relevant de nombreux mariages qui ont produit de beaux enfants. Mariages entre mondialisation et cultures locales Les unions les plus spectaculaires s’observent entre, d’une part, la mondialisation, cette déferlante managériale qui laisse entendre que toute la planète est un marché commun transparent et sans résistance, où tout le monde parle “globish” et se dirige vers un même mode de vie, et d’autre part, les cultures locales qui, loin de se réduire à des folklores pour touristes, apparaissent comme des éléments déterminants des réussites en affaires. C’est ainsi que le patron d’Arcelor, géant multinational de la sidérurgie affirme qu’il est vain d’imposer une même culture à toutes ses usines de par le monde, et que la sagesse est de bien comprendre chaque culture locale pour lui parler son langage (p. 51). Le management moderne n’est-il qu’américain ? Que nenni, affirme Philippe d’Iribarne, qui voit dans le management à la française une grande source de richesse (p. 97). Il permet, par exemple, de fonder sur un texte de deux pages une joint venture durable entre deux mastodontes comme EDF et Gaz de France, malgré leurs divergences d’intérêts (p. 77). De même, on découvre qu’une PME high-tech a conquis la planète sans cesser d’être norvégienne (p. 187), tout comme Mondragón – coopérative basque née dans des conditions très particulières – le fait tout en défendant son identité très singulière (p. 493). Mathieu Le Roux et Sylvain Darnil ont effectué le tour du monde pendant dix-huit mois au cours desquels ils ont débusqué quatre-vingts entrepreneurs enracinés dans leurs terroirs, qui ont bouleversé des pratiques jugées, à tort, intangibles (p. 265). De même, des parfumeurs et des ébénistes d’Eure et Loir ont diffusé la marque de “Cosmetic Valley” en restant implantés près de Chartres (p. 313), et la fabrication du plus gros avion de ligne de l’histoire, l’A380, s’intègre dans les contingences géographiques et humaines de l’Aquitaine (p. 339). Il n’est pas jusqu’au monde arabo-musulman qui peut légitimement ambitionner de retrouver son éclat du VIIe au XIIIe siècle en épousant la modernité sans y perdre son âme (p. 465). Cette même ambition est affirmée par des porte-parole du cocktail black-blanc-beur de la société française d’aujourd’hui (p. 483). Mariages entre fonction publique et contacts humains Pour un fonctionnaire, a-t-on assuré, vivre, c’est être en règle. Il attend la même vertu de la part des usagers, ce qui confère à leurs rapports une froideur qui évoque davantage le droit que le commerce. Mais le séminaire Vie des affaires a été informé de la révolution douce introduite dans les contrôles de l’Urssaf, dans le sens de la prévention des impayés et d’un dialogue soutenu avec les cotisants (p. 35). Une députée de Paris est venue raconter son inlassable activité au contact des citoyens en difficulté et des administrations locales (p. 207). Toujours à Paris, l’adjoint au maire chargé de l’environnement a expliqué comment il a mis en œuvre les principes les plus modernes du management pour mettre au travail onze mille agents de la propreté de Paris (p. 227). À Paris encore, l’association Accomplir mène une forte activité d’animation dans le quartier des Halles, au point d’exercer un poids décisif dans le choix des projets mis en concours pour sa rénovation (p. 237). Le lauréat de ce concours, l’architecte Mangin, est venu développer ses idées en faveur d’une ville “passante et métisse”, bien loin des projets technocratiques qui sévissent tout autour de Paris (p. 247). Une séance très émouvante a été consacrée au destin des SDF, ces vaincus de la vie urbaine, et à des projets pour leur resocialisation (p. 255). Un élu d’une ville de banlieue, Romainville, est venu expliquer avec fougue comment il a tenté de donner vie à une vraie démocratie locale hors des cloisons des partis (p. 293). Deux exemples géographiques ont montré qu’il est possible de rendre compatibles une administration anonyme et le respect des traditions culturelles locales, l’un au Pays basque (p. 347), l’autre à Londres (p. 357). Enfin, trois réunions ont examiné les relations de la puissance publique et du monde aventureux de la recherche, l’une en matière de brevetage des gènes (p. 125), une autre sur la recherche en Grande-Bretagne (p. 117) et une autre enfin, au niveau européen (p. 135). Mariages entre long terme et court terme Comment définir des projets à long terme et sauvegarder la suite dans les idées que réclame leur mise en œuvre avec des acteurs éphémères, des coups financiers ou des consultants payés à la vacation ? Cette énigme a été explorée dans plusieurs réunions. C’est ainsi qu’a été défendue l’efficacité des managers de transition, leaders charismatiques qui induisent une profonde réforme mais ne font que passer (p. 17). Un préfet explique que, pour manager des territoires, il faut concilier les horizons des court, moyen et long termes, ce qui n’est guère comptatible avec la mobilité des représentants de l’État et la fréquence des élections (p. 305). Lorsque Pierre Laffitte écrivit en 1970, dans Le Monde, qu’il voulait créer “un Quartier Latin aux champs”, peu l’ont cru ; pourtant, il a réussi à donner réalité à ce rêve malgré les péripéties de la vie politique et administrative (p. 381). Laurant Weill, qualifié d’entrepreneur perpétuel, est venu évoquer les nombreuses entreprises high-tech qu’il a créées puis quittées tout en suivant obstinément une ligne personnelle (p. 87). Une séance a examiné l’intérêt de la création pour les grands groupes de “corporate ventures”, PME autonomes et innovantes (p. 145). La Silicon Valley et son impressionnant dynamisme ont été évoqués (p. 197), ainsi que les perspectives d’une transposition à la France (p. 153). C’est sur le même thème qu’ont été résumées les conclusions d’une enquête, menée dans le cadre de l’opération FutuRis, sur la création d’entreprises en France (p. 161). Une soirée des Invités a fait le point sur l’évolution actuelle du métier de conseil en management (p. 475). Enfin, une séance a examiné le cas d’une paradoxale survie à la suite de l’explosion d’une bulle spéculative (p. 109). Le développement durable a fait l’objet de deux réunions : l’une sur l’action de Michelin en la matière (p. 25), l’autre sur le développement portuaire du Havre (p. 365). Un exemple de mariage réussi entre sages tortues et lièvres fébriles a été examiné à propos de la rencontre entre les intellectuels et la vie des affaires, avec Michel Crozier (p. 61). Le mariage entre recherche fondamentale et marchés de grande consommation a donné lieu à trois séances, l’une concernant Minatec à Grenoble (p. 171) et les deux autres concernant France Télécom (p. 179, p. 421). La fête et le management On dit qu’un gestionnaire fait un travail de fourmi. Si l’on en croit La Fontaine, ce n’est pas compatible avec la vie des cigales qui dissipent leur énergie dans la fête. Pourtant, plusieurs séances ont montré que le mariage entre la fête et le management peut donner de beaux fruits. Danone a expliqué comment de féconds échanges d’idées se déroulent dans une ambiance de club de vacances (p. 43). Le séminaire Vie des affaires a été informé de la puissance et de la rigueur de l’infrastructure informatique qui accompagne le tournoi de Roland Garros (p. 67). L’organisateur de la fameuse moisson sur les Champs-Élysées explique pourquoi il organise des fêtes grandioses dans les villes et en quoi c’est une très sérieuse affaire de management (p. 321). Une séance montre comment le développement d’Aurillac a été stimulé par un festival de cinéma rural et un festival des arts de la rue (p. 331). Une autre montre que le Festival de la bande dessinée d’Angoulême est le lieu central d’un secteur économique en plein essor (p. 453). Le charismatique fondateur de Kalisto explique que la création d’un jeu vidéo suppose de faire coopérer sous de fortes pressions de coûts et de délais une centaine de personnes aux spécialités variées, à l’ego parfois hypertrophié, voire même immatures, sources redoutables de problèmes de management (p. 401). L’artiste et le manager L’artiste, dit Pascal Nègre, président d’Universal Music France, fait un métier de fou : un moment encensé, il peut être rapidement oublié, et les plus grands artistes connaissent une traversée du désert. Ayant l’impression de jouer sa vie avec chaque œuvre, il a un grand besoin d’être rassuré. C’est souvent la tâche du producteur, curieux personnage qui tient à la fois du sorcier et du gestionnaire (p. 393). Ce phénomène se retrouve dans l’univers de la création automobile, qui pourrait pourtant paraître plus rationnel que le monde de l’art (p. 445). Quand des univers aussi différents que la cuisine, la couture et l’architecture coopèrent pour créer un restaurant d’exception au Japon, il faut un gestionnaire peu ordinaire pour faire s’ajuster les points de vue des stars de chacun des domaines (p. 437). Quand on leur donne trop de sécurité, les artistes risquent de s’installer dans une routine confortable qui met en péril leur verve créatrice ; c’est le défi du système d’aide français à la création audiovisuelle (p. 429). S’installer loin de l’agitation parisienne pour trouver une sérénité et une convivialité suffisantes, tout en prenant des risques éditoriaux et financiers, c’est la savante alchimie réussie par l’éditeur Actes Sud (p. 413). Mélanges des identités Enfin, trois exemples illustrent la façon dont le mélange des identités peut contribuer à l’harmonie de la société. Sous prétexte d’initiation à l’informatique, des centres sociaux parisiens font se rencontrer dans un climat convivial des jeunes parfois difficiles, des parents d’élèves, de respectables retraités et des étrangers venant apprendre notre langue et nos règles de vie (p. 283). Le passage à la retraite peut être être ressenti comme une exclusion sociale, alors que les retraités ont devant eux une durée moyenne de vie aussi longue que leur vie professionnelle d’où l’importance pour eux de formuler des projets et, pour la société, de leur donner un rôle social important, comme le font les sociétés traditionnelles (p. 217). Enfin, dans la société moderne, le relâchement du lien familial laisse souvent démunies les personnes confrontées aux accidents de la vie. On appréciera alors le goût du partage et le sens de l’écoute des membres de Dom Plus envers ceux qui s’adressent à eux pour avoir de l’aide. C’est une étonnante convivialité qui s’instaure ainsi au téléphone, moyen moderne, et permet aux générations de s’entraider (p. 275).

Volume XI | Sessions of 2004

À travers les frontières

Mener ses affaires dans plusieurs pays à la fois n’étonne plus personne. Mais les frontières politiques ne sont plus les seules que le management d’aujourd’hui doit fréquemment franchir. Des domaines qui jusque-là voisinaient en s’ignorant se trouvent mêlés par l’effet de la circulation de plus en plus rapide des hommes, des produits et des informations. Il en résulte des rencontres insolites, des chocs féconds ou dangereux, mais de toute manière des occasions passionnantes de remises en cause et de réflexion. Les travaux de l’École de Paris du management en 2004 ont ainsi fourni l’occasion de franchir toutes sortes de frontières : - frontières nationales ; - frontières privé – public ; - frontières sciences – vie des affaires ; - frontières vie des affaires – bonnes œuvres ; - frontière légalité – délinquance ; - frontière familles – finances ; - frontière vie des affaires – folles aventures. Frontières nationales Les Persans de Montesquieu s’étonnaient de tout et leur correspondance mettait en relief les vertus et les travers des manières de faire françaises. Les Français, friands de ces lettres, s’amusaient des Persans, mais aussi d’eux-mêmes, et cela stimulait la réflexion sur la manière de vivre en société. De même, des séances de l’École de Paris ont été l’occasion de se demander comment on peut être américain (p. 17), allemand (p. 25), africain (p. 401), voire de partout (p. 199, p. 421). Elles ont même permis d’étudier les mœurs un peu exotiques de la commission de Bruxelles (p. 411). n Frontières privé – public Il était entendu pendant longtemps en France qu’il ne fallait pas mélanger les affaires privées et les affaires publiques, et qu’en tout cas le mélange entre argent privé et argent public était impur. On considérait en effet que, de part et d’autre de ces frontières, les affaires étaient régies par des valeurs et des règles distinctes et qu’elles étaient menées par des agents aux statuts et à la légitimité sociale différents. Mais ces frontières sont de plus en plus souvent traversées, avec même l’encouragement des gouvernements de droite et de gauche. Quand on se demande ce que peut faire l’État pour sauver la recherche française (p. 189), on en vient à considérer que l’apport de fonds privés doit être pris en compte dans le pilotage de la recherche publique, et que l’État doit aussi se soucier de soutenir la recherche privée, et d’établir des passerelles entre ces deux mondes ; on sait cependant que cette évolution ne va pas sans heurts, comme les manifestations des chercheurs l’ont rappelé en 2004. L’université est, de son côté, incitée à s’engager dans la formation permanente et, pour cela, à inventer de nouveaux cursus et modes de validation des acquis professionnels ; elle doit aussi mettre en place des coopérations avec la sphère privée. Certaines se protègent en créant des départements séparés pendant que d’autres en font une opportunité pour évoluer (p. 237). On découvrira aussi l’étonnante cohabitation entre crèches associatives et crèches municipales (p. 247). On essaie d’adapter les méthodes du marketing du privé pour mieux vendre à l’opinion les projets de politiques publiques (p. 255). Des objectifs de rationalisation économique sont invoqués et des incitations financières mises en place pour pousser les communes à se regrouper (p. 329). L’INSEE elle-même s’interroge sur la façon dont elle pourrait être plus utile pour apporter son aide aux projets économiques de la France profonde (p. 305). Frontières science – vie des affaires Les sciences sont à la poursuite de la vérité, les hommes d’affaires à la poursuite du profit. Bien sûr, on peut gagner de l’argent avec des découvertes scientifiques, et les savants ont grand besoin d’argent. Mais l’expérience montre que les rencontres sont malaisées car les normes en vigueur dans ces deux univers sont différentes. Plusieurs rencontres de ce type ont été examinées en 2004 : calcul des probabilités et assurances (p. 35), informatique et gestion (p. 85), ordinateurs et design (p.95), biologie et aliments (p. 105), micro-électronique et mondialisation (p. 365). Par ailleurs l’État, ainsi que l’industrie, se préoccupent d’aider, voire de guider, la recherche scientifique, mais l’objet à maîtriser se révèle inconstant et fugace. Certains recommandent d’alléger le ministère de la Recherche en le débarrassant de la gestion des chercheurs pour lui permettre d’avoir la clairvoyance et la souplesse nécessaires pour s’adapter aux évolutions imprévisibles de la science (p. 145). De son côté, l’industrie est amenée à revoir en permanence son organisation pour être en tête de la course aux innovations scientifiques (p. 155, p. 165). Quant aux financiers, qui aiment les certitudes ou à défaut se copient les uns les autres, ils sont toujours à la recherche de bons critères pour investir dans les start-ups (p. 173). Frontières vie des affaires – bonnes œuvres Plus encore que dans le cas de la science, la rencontre des affaires et des bonnes œuvres est problématique. On considère en effet généralement que servir les autres et courir le profit ont des finalités incompatibles : quand on aime, on ne compte pas. C’est ainsi que, paradoxalement, le succès de l’éducation populaire (centres de loisirs, centres sociaux, etc.) se traduit par des crises d’identité pour les associations qui s’y sont consacrées : elles sont contraintes par les normes des financeurs, doivent rendre des comptes comme des entreprises, sont soumises à des appels d’offres et il leur faut inventer comment concilier l’esprit militant et l’esprit gestionnaire (p. 293). À ce titre, la séance consacrée au Téléthon (p. 283) restera un sommet dans les Annales de l’École de Paris car l’obstination de parents désespérés du destin médical de leur enfant a fait jaillir des sommes colossales, qui ont initié une féconde filière d’industrie biotechnologique. D’autres rencontres entre ces deux univers ont été examinées, soit que les méthodes du management viennent au secours des bonnes œuvres, comme le marketing pour l’humanitaire (p. 209) ; soit que des hommes d’affaires se préoccupent de manière désintéressée de redonner vie à leur région (p. 337). Frontières légalité – délinquance Dans la vie des affaires d’aujourd’hui, la justice pénale et la justice civile tiennent une place de plus en plus visible. Face à cette menace, et aux scandales qui ont marqué l’opinion ces dernières années, les entreprises énoncent des règles, créent des chartes ou des procédures internes de dialogue pour que les choix soient plus éthiques. Mais les déclarations vertueuses peuvent rester incantatoires tant qu’on n’arrive pas à peser sur les mécanismes qui conduisent aux dérives, et d’abord à mieux les comprendre. C’est un domaine difficile à explorer pour des raisons évidentes de secret, mais l’École de Paris a pu y lancer quelques coups de projecteur pleins d’enseignement : psychologie de la corruption (p. 47), mœurs cruelles entre collaborateurs d’une grande surface de distribution (p. 67), travail au noir en Italie (p. 357), droit de la propriété intellectuelle (p. 125). Frontières familles – finances Tout se mondialise, certes. Mais on constate que des terroirs, des régions, des villes, des familles se découvrent une volonté de vivre et de rayonner chacun à sa manière, en sauvegardant les cultures et les liens personnels tissés par l’histoire, tout en réussissant dans la guerre économique. C’est ainsi que l’École de Paris, en particulier dans son séminaire Entrepreneurs, villes et territoires, a entendu de passionnants témoignages de Basques (p. 227), du Lot-et-Garonne (p. 323), de Valenciennes (p. 347), de la Marne (p. 373). La ville de Paris elle-même se demande comment elle peut se doter d’une identité plus attractive pour les entreprises (p. 381). On a aussi examiné comment une tradition familiale séculaire a sauvé de la ruine un domaine qui porte témoignage sur des merveilles du XIXe siècle (p. 275). Enfin, une soirée des invités (p. 391) a mis en évidence la surprenante performance des affaires à capitaux familiaux quand elles confient le management à des cadres compétents extérieurs à la famille. Frontières vie des affaires – folle aventure Les affaires les plus classiques sont aujourd’hui chargées de menaces, mais de hardis entrepreneurs y ajoutent un grain de folie qui débouche parfois sur des succès, parfois sur d’instructifs échecs. Un entrepreneur raconte qu’il ne se mobilise que sur les cas désespérés (p. 57), une bande de joyeux copains crée le Club Med (p. 77), une hôtesse de l’air raconte les rudes aventures que recèle un avion de ligne (p. 217), nous participons à des expéditions polaires (p. 265), et on apprend comment la ville de Saint-Denis a tiré parti de la création du Grand Stade (p. 315). Un survivant de la bulle internet raconte comment à l’époque sa start-up a explosé en vol (p. 117). Deux enseignants-chercheurs témoignent sur la façon dont ils préparent les ingénieurs à penser des innovations radicales tout en prenant en compte les différentes dimensions de leur mise en œuvre (p. 181). Ce n’est pas, on le sait, parce qu’une idée est séduisante qu’elle est efficace, comme l’illustre d’ailleurs une séance sur l’idée à la mode de “modularisation” des produits dans l’automobile (p. 135). Il faut donc rêver d’un monde meilleur tout en restant les pieds sur terre. Être animé de folies raisonnables, ce qui est un dénominateur commun des orateurs de l’École de Paris.

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