Le Journal de l'École de Paris - novembre/décembre 2017

Le mouvement perpétuel

novembre/décembre 2017

L'édito de Thomas PARIS

Depuis Icare et Prométhée, les quêtes folles font partie de la condition humaine, expression d’une volonté viscérale, immémoriale, de s’affranchir des limites qui nous furent posées. Maîtriser le feu, défier la pesanteur, accéder à l’immortalité, transformer le plomb en or ou encore trouver le mouvement perpétuel sont ces manifestations éternelles de notre humanité.

Ces quêtes sont nourries par les survenues épisodiques dans le monde des organisations humaines de moments de grâce qui disent qu’elles ne sont pas vaines. L’équipe de France de handball est entrée dans le Panthéon du sport collectif en affichant une domination exceptionnelle par sa durée. Depuis deux décennies, elle marche sur l’eau et transforme ses compétitions en l’or du champion. La fascination qu’elle suscite se diffuse dans le monde de l’entreprise, qui cherche dans son fonctionnement les clés qui permettent d’atteindre la même maîtrise et la même capacité à être performant durablement.

Philippe Bana et Claude Onesta, acteurs de cette aventure, mettent en avant deux piliers de la performance durable : l’innovation et l’épanouissement des acteurs. Ils décrivent une organisation dans laquelle les individus se prennent en main en même temps qu’ils donnent la priorité à la défense de leur maison commune. Surtout, ils insistent sur l’absence de méthode de management et le primat de grands principes qui s’adaptent en permanence. Le mouvement perpétuel, en somme.

La transposition de la réussite du sport collectif au monde de l’entreprise est toujours délicate. L’histoire récente d’OCP a pourtant les accents d’une campagne de nos handballeurs : quitter le confort du modèle en place alors qu’aucune contrainte ne l’impose, esprit de confiance et écoute, perpétuelle progression, réunions spontanées sans faire appel à la hiérarchie… Les éléments constitutifs du Mouvement, qui suit la transformation d’une administration à bout de souffle en un groupe conquérant à l’international, font écho à la description du fonctionnement de l’équipe de France.

Chez Lippi, PMI charentaise fabricante de clôtures, la pierre philosophale a été l’usage des outils collaboratifs. L’exploitation des fonctionnalités de Twitter ou de Google + au sein de l’entreprise a changé le rapport à l’information et les structures de l’entreprise, et cassé les structures traditionnelles d’apprentissage, amenant une communication plus directe et une autonomie plus grande des équipes. Comme dans l’équipe de France de hand, la hiérarchie occupe une position décalée, et le management prend un sensnouveau. Moins de frottements et une meilleure exploitation de l’énergie des équipes.

L’appropriation de la “maison commune” à l’œuvre dans ces trois contextes différents leur confère des allures de coopératives. Pierre Liret s’interroge sur l’avenir de ce type d’entreprises, qui recouvre une réalité économique conséquente, variée et plus complexe qu’il n’y paraît.

L’État peut-il entrer dans la danse du mouvement perpétuel, supprimer ses frottements, être plus réactif, pour exercer ses missions en s’adaptant au contexte ? Clément Bertholet et Laura Létourneau posent la question de l’ubérisation de l’État et de sa capacité à se saisir des nouveaux outils de communication pour se transformer lui aussi.

La quête du mouvement perpétuel dans l’histoire de l’humanité a donné lieu à beaucoup d’errances. En cause, une méconnaissance des lois de la physique et une propension à la transcendance : le mouvement perpétuel s’observait de l’extérieur, dans de vaines machines. Redescendu en son cœur, l’homme fait du mouvement perpétuel une machine à se transcender.

 

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